Trois fois Néstor Marconi


Rédigé le Lundi 29 Septembre 2008 à 16:38 | Lu 599 fois | 0 commentaire(s)


A Buenos Aires, le plus international des virtuoses du bandonéon est incontournable. Nous l’avons croisé cet été, une fois, deux fois, trois fois…


Trois fois Néstor Marconi
27 Juin 2008, ciné-théâtre du 25 mai, 4444 avenue Triumvirato.

Une routine bien à lui. Une façon de se dégourdir les doigts, bras tombants le long du corps alors qu’il s’est assis, prêt à glisser ses mains dans les lanières de cuir qui les arrimeront aux claviers du bandonéon. Il possède à cet instant quelque chose de l’athlète au moment de défier le chronomètre, la piste ou la barre de saut. Yeux clos, il s’impose une ascèse que sa légendaire virtuosité dément et qui la parcourt pourtant. Qui la nourrit peut-être.
Néstor Marconi s’apprête à jouer le répertoire du disque de solos que vient de lui consacrer TangoVia chez Epsa (1). Peu de monde dans ce théâtre refait à neuf, blanc et sobre, comme encore vierge d’émotions. Le concert n’a quasiment pas été annoncé. Un public d’avertis donc, et plus encore, de bandonéonistes. Ceux-là sont, en principe, au-delà des tartes à la crème du trop de notes et soudain, ce qui s’impose à eux dans la fougue, l’éclat ou le murmure, c’est l’évidente clarté d’une polyphonie dont l’expression échappe à toute aspérité tant la respiration du fueye est fluide.
Que le thème lui appartienne (Tiempo esperado), ou qu’il n’en ait signé que l’arrangement (Pablo, La Bordona, Sur…), l’instrumentiste le chevauche avec un naturel désarmant. Cela paraît se jouer au-delà de toute technique, sur des réserves de puissance, de souffle,  qu’il n’a même pas besoin de convoquer. Sans doute est-ce une autre clé de cette époustouflante, si insolente facilité.  
La pianiste Martha Argerich a écrit sur la pochette du disque que Néstor Marconi, avec qui elle partagea la scène du théâtre Colón dans les “ Tangos concertants ” de ce dernier, “ semblait être né au cœur du tango avec un bandonéon dans les mains ”. On se souvient d’une rencontre avec lui, en 1996, au défunt “ Club del vino ” : il nous avait alors raconté qu’à huit ans, il apprenait le piano tandis que son père, bandonéoniste, se désespérait de le voir approcher de son instrument de prédilection. Mais un jour… qui sait pourquoi ?




26 juillet 2008, 18 heures, auditorium de la bibliothèque nationale, 2502 Aguero.
Ici, il ne jouera quasiment pas. Il instille, titille, inspire ses jeunes comparses. Un long serpentin d’amateurs s’est enroulé autour des tables d’une exposition consacrée à Atahualpa Yupanqui. La tête de cette procession reptilienne attend sagement que s’ouvrent les portes de l’auditorium de la bibliothèque nationale, temple massif et insomniaque de la culture portègne. Le reptile est trop long, on le plie, on le tord, on en coupe un morceau mais surtout on le case dans cette salle où vont se produire les jeunes talents de l’orchestre- école Emilio Balcarce. Direction : Néstor Marconi, qui a succédé au créateur.
Il dirige donc, de noir vêtu, svelte et souple, une formation qui fait briller les grands styles de l’âge d’or et ne ménage pas sa peine. Le chef a l’air heureux de faire ainsi fructifier le patrimoine. Lui-même peut revendiquer quelques bijoux de famille. Il jouait avec Basso à 18 ans. Donnait des arrangements au sextuor d’Enrique Mario Francini à 28. N’a-t-il pas refondé le Quinteto Real avec Horacio Sálgan ? Posé son bandonéon devant des formations symphoniques à Buenos Aires comme à Stockholm ?
A la fin seulement, il s’installera devant l’orchestre pour interpréter avec lui une de ses compositions, “ A la alta escuela ”, qui fait des élèves les dépositaires de cet héritage-là. On se souvient… Il y a douze ans, il nous disait qu’à son arrivée dans le tango, Piazzolla, Salgán étaient déjà là, que la modernité lui tendait déjà les bras mais que le tango était d’une telle richesse stylistique que l’on pouvait aussi jouer Piazzolla à la manière d’Arolas… Et Arolas à la manière de Marconi. Le temps n’est rien, la musique est tout.
 
Même jour, 23 heures, centre culturel Torquato Tasso, 1575 rue Defensa.
La nuit est tombée… Ambiance club, le lieu où ça se passe, celui où il faut être, le lieu du tango d’aujourd’hui. Certains y sont qui pourraient s’en dispenser. On peut aimer le tango, on peut aussi le faire croire, c’est la vie : être, avoir, paraître…
Néstor Marconi au bandonéon, son fils Leonardo au piano, la contrebasse de Juan Pablo Navarro. Il aurait aimé voir son gamin déployer un fueye, le môme a préféré le Steinway. On n’est jamais trahi que par les siens (voir plus haut…).
Ses bras tombent le long du torse, il secoue souplement ses mains, ses doigts. Trois, quatre… Son jeu déploie instantanément le swing qui décale son tango vers d’autres planètes. Mais c’est bien du tango : félin, câlin. Martha Argerich encore, fine mouche : “ il m’a transmis l’âme du tango, ce qu’il possède depuis les origines : passion, caprice, séduction, provocation et nostalgie ”.
Nous avions longuement évoqué, il y a douze ans, la musique improvisée, le jazz. Il nous avait dit son envie de rencontres, sa perception des frontières aussi. Il avait croisé Michel Petrucciani et ils avaient parlé. Beaucoup… Partagé la scène, mais pas la musique. Il nous avait assuré cependant que le trio était en soi un grand et beau défi : celui où il y avait beaucoup de grain à moudre, de musique à donner, où il fallait en vérité tout donner. Et lorsque nous avions évoqué Goyeneche, il avait eu ce mot : “ Je ne l’ai jamais accompagné, nous n’avons fait que dialoguer. Tout le temps ”. Le temps n’est rien.
Jean-Luc Thomas

“ Tiempo esperado ”, solos de bandonéon, un disque EPSA, collection “ El arte del bandonéon ”



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