Thierry Le Cocq


Rédigé le Mercredi 3 Septembre 2008 à 11:44 | Lu 1625 fois | 0 commentaire(s)


Danseur reconnu depuis de nombreuses années, Thierry Le Cocq part le plus souvent partager son savoir sous forme de stage à l’étranger. Il réside et enseigne pourtant à Paris. Ardent défenseur du tango dit milonguero, nous l’avons rencontré.


Thierry Le Cocq

PTG : Depuis combien de temps enseignes-tu?

Parlant de danse, puisque vous me posez la question, cela fait 10 ans ce mois-ci que j’ai pris mon premier cours et 8 ans que j’enseigne avec conviction ce en quoi je crois. Cette édition raisonne donc en moi comme une date anniversaire.

PTG : As-tu une méthode, plusieurs méthodes d’enseignement,  évoluent -t-elles avec le temps?

Je crois en des valeurs profondes, certains comportements sociaux et moraux, en l’intégration dans le geste de tout ce que ces valeurs ont de plus tangible, l’invitation raffinée, l’abrazo accueillant, sécurisant et confortable, sans contrainte, la proposition transparente et claire, le geste doux.

Mon enseignement est basé sur cette philosophie, et je n’ai de cesse de transmettre mis à part les aspects techniques, toute l’expérience humaine que je possède de cet art.

Ces valeurs comme la technique corporelle évoluent au fil du temps, intégrant l’expérience issue de la pratique et de la recherche, mais aussi le vécu quotidien. Alors oui la méthode d’enseignement varie au fil des ans, fonction des équations mécaniques résolues par à une recherche analytique âpre sur les processus de mobilité corporel, pervertie parfois par les traumatismes physiques attachés au temps qui passe inexorablement et les transformations psychologiques réflexes, qui en permanence nous « enrichit » de nouvelles valeurs et croyances.

PTG : Travailles -tu plutôt à l’inspiration ou suis-tu un schéma très strict? Méthode très personnelle ou très inspirée d’un grand maître  ? (et lequel?)

Ma pédagogie est construite sur une expérience très personnelle issue de l’observation et la recherche fondamentale sur le mouvement. Je me flatte de n’avoir pas eu de maître sinon spirituel.

J’ai essayé tout au long de mon parcours de développer une technique que je crois universelle pouvant s’appliquer dans son spectre mécanique et énergétique à tous les styles de tango, du traditionnel au nuevo que je qualifierai davantage mais aussi aux autres danses telles que Jazz et Caraibes issues comme le tango de la « Habanera » par métissage et mixage des cultures et rythmes.


PTG : Y a-t-il par exemple, des figures que l’on doit apprendre dans un certain ordre (ou après un certain nombre d’années)?

Il y a un ordonnancement logique dans l’acceptation intellectuelle et corporelle du mouvement. C’est cet ordonnancement que je m’efforce année après année à peaufiner.
Il est fondamental de permettre aux élèves de toucher à toutes les sensations corporelles. Marche, directions, axes et pivots, équilibres et déséquilibres sont des choses qu’il est nécessaire de toucher du doigt, de comprendre et d’acquérir le plus tôt possible à cadence acceptable.
L’important dans la danse est la connaissance du corps pas de la figure et pouvoir se sentir libre dans sa mobilité.
Alors oui après 5 à 6 mois d’apprentissage il est tout à fait possible de faire ressentir des subtilités de la gestion des poids et contrepoids autrement appelés dans le jargon colgados et volcadas sans pour autant rentrer dans une complexité « figurière » indigeste.

PTG : Tu enseignes le tango ouvert et le tango fermé, crois-tu que  l’on puisse apprendre qu’un seul style sans connaître l’autre? le tango ouvert avant le fermé  ou vis et versa?  Qu’au fond c’est la même chose, la même technique mais avec des légères variations ?

Dans l’apprentissage du tango, le fondamental est la marche.
On comprend bien que du tango milonguero au tango nuevo, la technique est identique et s’applique selon une continuité contrôlée des options de distance, de gestion de poids et d’énergie.

En apprenant la marche, ses variations et leurs effets dans son spectre le plus large, l’élève se donne alors naturellement accès à toutes les formes du tango qu’il choisit d’appliquer alors en fonction du partenaire, de l’espace disponible et de la musique la technique et le style approprié s’il en est !

Il me paraît donc indispensable d’apprendre les fonctions marche, équilibre dès le début de l’apprentissage, puis les différents systèmes de déséquilibre existants que nous avons évoqués avant de choisir de danser dans ce système particulier que représente le tango milonguero « apilado ».


PTG : Est ce un problème de jeunes  ou de vieux ?

Le choc des générations a toujours existé, c’est sans doute une partie de l’explication, ignorance et défiance. N’a-t-on pas tous entendu dire un jour : « si jeunesse savait et si vieillesse pouvait !». «Tangracisme  déplacé et mal à propos.

Observer les différences de comportement fondamentales entre un jeune danseur en herbe et un senior mature dans la danse et concluez.
Faites le même exercice entre un senior fraîchement débarqué et un danseur beaucoup plus jeune mais ayant 15 à 20 ans d’expérience derrière lui.

L’âge dans la vie et dans la danse sont deux variables distinctes et qui joue un double rôle parfois avantage parfois inconvénient.

Le beau arrive lorsque l’on a plus besoin d’exhiber que l’on se concentre sur l’essentiel, parfois le minimalisme, la beauté du geste rare, mais porteur d’un sens profond….et cette qualité n’a pas d’âge !

PTG : Le tango va t-il continuer à évoluer comme la musique ? Vers quoi évolue-t-il?

Le tango depuis plus de 140 ans a évolué dans ses formes musicale et dansée grâce au métissage culturel et rythmique.
Le métissage indispensable à la force d‘une entité vivante comme la danse ou la musique va crescendo. Nous assistons à un mixage de rythmes et de styles musicaux, le tango électronique dans la catégorie «musique latino-américaines » est aussi éloigné du tango « traditionnel » que le rock de Jimmy Hendrix l’était du rock de Bill Haley dans la catégorie Jazz.

Le tango dansé suit le même parcours.
Il y a toujours eu un tango nuevo aboutissement d’une recherche technique permanente et inhérente à chaque génération, généralement en phase avec un stade d’évolution musicale.
Il est aujourd’hui davantage exacerbé par la nouvelle génération qui prend un risque pesé de rupture totale d’avec la génération précédente. Aujourd’hui plus qu’un tango « nuevo », il s’agit d’une fusion de danses savamment orchestrée que l’on retrouve par ailleurs dans de nombreux autres groupes de danses populaires où sont intégrées des figures entre autres … de tango.
Nous ne parlons plus donc ici de tango mais de Dance-Fusion avec l’intérêt que suscite cette nouveauté sur le plan intellectuel et mécanique mais le risque de perdre une certaine entité culturelle.

Il n’en reste pas moins l’universalité de cette danse et les contraintes de taille des lieux où les tangueros pratiquent étant ce qu’elles sont, le tango de bal continuera encore de faire des émules.
 
PTG : Depuis quand as-tu crée Abaneraz ? Explique nous  pourquoi, dans quel but ? Son intérêt?
 
Abaneraz  a été crée en octobre 2006. C’est la décision d’une émancipation, l’aboutissement d’un long processus de réflexion sur un projet de vie personnel, le passage d’un statut de salarié à celui de créateur d’entreprise, puis d’entrepreneur, un nouveau challenge!

Qui n’a pas rêvé de vivre de ses talents, de ce qu’il aime.
Folie ou vision, j’ai choisi de gagner ma vie en allant au bout de ce que j’aimais et en mettant toute l’expérience acquise en entreprise au service d’une passion pour laquelle nombreux étaient ceux qui me reconnaissaient une compétence et un savoir-faire aux résultats probants.

J’ai donc créé AbaneraZ, dans laquelle j’exprime aujourd’hui toute ma personnalité et mes goûts. Etant un projet multi culturel, multi support, toutes les formes d’art sont les bienvenues dans cette structure-club dont vous trouverez un bel échantillon sur le site http://www.abaneraz.com .

PTG : Le style “milonguero”, est-il toujours ton style préféré,  comment définir  la danse que tu aimes danser? vers quel tango parfait cherches-tu à aller ?

Je suis un milonguero. Le tango de bal apilado ou non, possède et donne un sens profond de la vie en société. C’est pour cela qu’il garde mes faveurs, que je l’enseigne et que je l’exhibe.

Sur le plan technique et personnel, je cherche à l’enrichir en permanence de toute ma sensibilité motrice et spirituelle pour, tout en lui conservant ses caractéristiques intrinsèques, le rendre encore plus dynamique, léger, fluide et lui insuffler un modernisme contemporain et même dans l’« extravagance » lui permettre de garder cette élégance harmonieuse, tendre et savoureuse que seul un abrazo parfait peut engendrer.

PTG : Tes milongas se veulent dans le pur style de Buenos Aires,  musique des années 40, danseurs milonguero ...  crois-tu qu’il y aura toujours un public pour ce genre, la nouvelle génération ne va-t-elle pas rejeter ce style qui va finir par disparaître?

Les années 40 ont toujours eu ma préférence que ce soit pour les musiques jazz, caraïbes ou latines.
Cabaret Tango est un lieu privilégié, reflet de l’esprit de cette grande époque de création musicale et artistique quand faire la fête avait un sens.
Ceux qui sont présents y apprécient le style, l’ambiance amicale, la musique, les démonstrations, le champagne qui coule à flot, les petites attentions...
Les habitués sont nombreux et les nouveaux venus sont sous le charme qui viennent de plus en plus loin sur la carte d’Europe.
Ce sont tous des milongueros dans l’âme.
Ils sont venus retrouver une atmosphère qui leur ressemble.
Ils aiment vivre, manger, boire, parler et à l’occasion marcher le temps d’un tango.
Le tango milonguero est le tango de bal, il se danse petit au rythme du cœur ! Son avenir est tout tracé ….C’est la nature de l’Homme que de rechercher avec le temps qui passe la tendresse d’un abrazo fermé.
Le tango milonguero n’est pas un effet de mode, c’est un aboutissement.

PTG : Raconte nous tes projets pour le futur
Dans l’immédiat organiser l’arrivée du bébé  fin juillet !
Puis avec Alessia asseoir le travail accompli jusqu’ici et aller toujours plus loin dans la recherche du plaisir partagé.
Continuer d’enseigner en France mais aussi à l’étranger sur de nouvelles destinations comme la Russie, la Crimée mais plus au sud l’Australie…
Mettre en place des rendez-vous saisonniers réguliers HIVER, PRINTEMPS, ETE, AUTOMNE comme Djerba cet hiver et Paris cet été ou Madère cet automne.
Très prochainement, il y aura l’acquisition d’un lieu sur Paris pour enseigner.
Peut-être la création d’une ligne de chaussure et la fourniture de fournisseurs de CD/DVD en relation étroite avec des partenaires éclairés sous la marque Abaneraz.
Bref, des projets dont certains verront le jour, d’autres non… mais la chance sourit aux audacieux.
Comme vous le voyez une vie d’entrepreneur passionnante qui se construit dans la joie et la bonne humeur!

Propos recueillis par Lalie Marion
(Paris Tango guide, avril 2008)




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