Tangologie C. Collange


Rédigé le Lundi 22 Décembre 2008 | Lu 1049 fois



Tangologie C. Collange
Nécessité d’un regard différent
Grâce à cette description, nous pouvons d’emblée écarter la mante religieuse du public, cible de nos efforts pédagogiques. En effet, malgré une impressionnante capacité de rotation de la tête pour inviter du regard, un abrazo intéressant grâce à ses antérieures « ravisseuses », une performance neuro-musculaire supérieure aux mammifères, un style et un déplacement d’une musicalité quasi identique à celle dont nous sommes majoritairement féconds, une apparente intelligence innée du « cavalier » (ici, rôle du mâle seulement) abordant toujours sa « cavalière » par la droite (en système parallèle), une fine gestion du cycle émotion, écoute, sensations, ajustements, pour ne pas se faire bouffer pour le cavalier (prévision et contrôle au sens systémique), et tout simplement pour se satisfaire pour la « cavalière » (montrant « systématiquement » son impatience de manière démonstrative). On constate que :
• Quoique efficace, le dialogue sensoriel n’est que chimico-tactile,
• le rôle dans l’abrazo est foncièrement dissymétrique (exemple précédent) même si quelques lectrices peuvent légitimement approuver ce renversement des angoisses,
• l’accouplement étant la finalité explicite de ce couplage (ou l’espace de danse, notez ce bout de parquet sur la photo ci-contre) le champ du social en est exclu, la gamme des expressions est quasi nulle,
• les mantes religieuses n’obéissent qu’à des stimuli, donc pas d’appétences, mais quel appétit ! Subséquemment, à la différence de la cigale de la fable, elles ne sont pas portées sur le chant !
• Enfin même si l’image de « l’amante religieuse » peut générer chez certains lecteurs quelques riches fantasmes (φ) tant au niveau sémantique (λ) que dans la symbolique de la décapitation, il n’en reste pas moins que l’inconscient est absent de ce couplage souvent destructeur.



Si ce thème système vous passionne
Poussons plus loin l’anthropomorphisme, les chimpanzés ou mieux encore, les singes bonobos, semblent être des candidats plus sérieux pour tester la modélisation. En effet, en termes de souplesse, dissociation, maîtrise du mouvement, une allonge des membres supérieurs idéale pour l’abrazo (au rendement mécano-récepteur supérieur), le primate semble à priori plus disposé à la danse en couple. En tout cas, sur le plan corporel. D’autre part, le bonobo a une meilleure connaissance de son  environnement, on ne peut dénier une sensibilité à la musique (photo ci-contre) ni une palette très large d’expressions. Permettons nous d’ajouter qu’en terme de capacités d’apprentissage, ces deux primates possèdent l’appétence à apprendre et une meilleure mémoire immédiate ; ils excellent dans la reproduction des gestes (font même du vélo) et, cerise sur le gâteau, si on ne prend que l’exemple des bonobos, ils sont capables d’écoute, d’empathie et savent gérer leurs conflits potentiels (principalement au moyen de contacts à caractère sexuel riches de créativité combinatoire).
Imaginons un instant : au cours d’un bal ou d’un stage, au détour d’une difficulté technique entre partenaires, un petit patin ou un gros poutou, et cela repart ! Du reste, cette emphase sexuelle, ici, est au même titre que la danse à deux, une pratique sociale, la finalité n’est pas reproductive nécessairement comme c’était le cas pour la mante religieuse. Enfin, sans se risquer sur les cimes dentelées de l’Analyse, dans ces sociétés simiesques, le rôle de la mère et de la parentèle est déterminant pour le psychisme du jeune, mâle ou femelle, ceci influant sur les comportements futurs de ses congénères,  il n’est pas de notre compétence d’extrapoler plus loin.
• Toute subjectivité esthétique mise à part, une sacada ou un boléo arrière chez le bonobo, ça le fait pas !
• Encore moins en escarpins !


En résumé, l’aptitude au dialogue sensoriel (en émission, transmission, réception) ne semble pas, a priori, une garantie, il nous manque toujours 1%, détrônant le rire et le langage le tango serait il le propre de l’homme ?

Il est temps de délasser le lecteur
Imageons par un petit récit tant d’aridité théorique, ingrate corollaire du discours scientifique et lisons un extrait des aventures de deux héros imaginaires, appelons-les Rocco et Tabatha, pris dans la magie du dialogue sensoriel :
« Rocco pénétrait pour la première fois dans cette petite salle aux lumières tamisées de photophores, d’une démarche souple que rehaussait une fine veste de cuir noir il s’approcha un peu plus à l’intérieur, la musique d’un tango contemporain coloriait en fond les murs garnis de scènes de danse et de miroirs, au milieu de la pièce, on voyait ça et là, déjà, des couples enlacés, mêlant les aspirations de leurs pensées secrètes aux expirations de leurs souffles saccadés par le bandonéon. Assise à l’écart, Tabatha considérait cette scène en trompant son impatience d’un doigt vagabond le long de son bustier de soie carmin. La musique se tut, l’instant d’un regard que Rocco et Tabatha s’échangèrent immobiles. Intrigué par la beauté de cette solitude, il s’avança tel un lion solitaire. Flattée que cet homme qu’elle trouvait élégant l’eût remarqué si vite, et toute à la lassitude d’avoir attendu, elle commença à se lever. Il la prit aussitôt, une fois debout, dans ses bras. Cependant maintenant qu’il était si proche, Tabatha trouvait l’odeur de son veston incommodante, non pas qu’elle n’aimât pas le cuir, mais sans savoir pourquoi celui là lui rappelait inconsciemment un souvenir déplaisant. Tout en le gardant à elle, elle fit un pas de côté un peu vif. Déséquilibré un court moment par cette vivacité qu’il prît pour de l’espièglerie, Rocco se dévêtit, son buste dressé d’un air qu’il voulut complice et rassurant à la fois. Reprenant à nouveau son étreinte, il commença par la bercer, Tabatha se relâcha et, emboîtés, comme ajustés l’un à l’autre, ils entrèrent tout deux dans une sorte de danse confidentielle. Peu à peu, il y eu plus de monde et le rythme de la musique changea. D’intime, la soirée prenait le tour d’un bal ardent, les corps, désormais mélangés dans un chaos de visages alanguis ou de postures sévères s’exposaient aux regards envoûtés des convives assis tout autour. L’emballement de la foule exerçait son emprise sur Rocco qui sentait son énergie montante le gagner. Peu à peu, tel un léopard, il se mit à serrer plus fort Tabatha, les bras animés d’une pulsation hypnotique. Plongée dans un voyage intérieur, Tabatha, quant à elle n’était pas encore au diapason de cette transe collective, raidissant leur marche commune, ses muscles résistèrent  inconsciemment à cette oppression non désirée. Comprenant tout à coup que ses à-coups incongrus risquaient de paniquer sa partenaire, Rocco corrigea sa position, puis modula ses mouvements, calquant lenteur et accélération au rythme de la mélodie. Revenant à lui, il était revenu à elle, regagnant peu à peu sa confiance. Maintenant il la guidait avec son centre. Elle, lançait ses jambes avec une grâce antilope, les croisant et les décroisant ou fouettant fougueusement l’air de ses talons. Leur connexion était à présent devenue si forte qu’aux dernières mesures d’un dernier morceau, pendant que Rocco s’extasiait discrètement, Tabatha mêla son chant à celui, paroxystique, du Chanteur. Ils s’immobilisèrent enfin à la note finale dans un éternel moment d’éphémère. »

Tout tanguero qui se respecte aura bien sûr reconnu ici une scène familière, quoique légèrement idéalisée pour les impératifs de la narration. Le lecteur peut être maintenant pleinement rassuré, grâce à la puissance de la méthode et les outils adéquats fournis par la modélisation, il peut vérifier que cette saynète déploie toutes les facettes du dialogue sensoriel en tango... Et les reproduire.

En résumé si 1% sépare l’homme du singe, 1% séparent le sensoriel du sensuel et ainsi de suite..

Remarques techniques Poètes s’abstenir
Un esprit chagrin, connaisseur des mœurs tanguera pourrait s’étonner que Rocco invite sa cavalière SI VITE ! ! Il est visiblement de passage pour se préoccuper si peu des codes culturels en vigueur dans notre chère communauté.
Les problèmes d’interprétation du geste, même correct en tant qu’acte communiquant, ne sont toujours pas réglés. Citons Merleau Ponty : « le sens des gestes n’est pas donné mais compris c’est à dire ressaisi par un acte du spectateur »
Ceci mis à part on notera que le faisceau spino-thalamique de Tabatha (voie de la douleur) est souvent sollicité, on remarquera l’admirable gestion de la part de Rocco de l’hypothalamus de sa partenaire, qui, au départ, stresse en crachant de l’adréno-corticotrope, alors que lui-même était stimulé par la musique sur son complexe amygdalien gauche, il a réussi à reprendre la main, et au final, à lui augmenter à donf le niveau d’ocytocine. Il doit avoir des gros Ganglions de Base et un sacré Hipocampe16 , quel modèle ce Rocco !

1 Et des rebonds disgracieux NDLR
2 Du latin  fascinus
3 (Open System Interconection) développé par Organisation Internationale de Standardisation dans le domaine des réseaux informatiques.
4 Revue Toutango n°17 p.6-9 « Les enjeux de la complexité du Tango »
5 A priori on peut danser avec un bout de salade entre les dents ce n’est pas pertinent pour le modèle.
6 Fabre J.H « Souvenirs entomologiques, études sur l’instinct et les mœurs des insectes » Ed. Robert Lafont, Paris 1889.
7 Voir note n°3 Toutango n°17 p.9, nous nous permettrons toutefois de distinguer situation de danse et d’apprentissage
8 Daniel Sibony, « le corps et sa danse », p.63 Edition du Seuil 1995
9 Dr Savage Rumbaugh’s « Kanzi, the Ape at the brink of the human mind » Ed. John Wiley & Sons 1995
10 Rémy Chauvin « La biologie de l’esprit » p .156-160 Editions du Rocher 1985
11 Touttango n°18 « Tangologie »
12 Maurice Merleau-Ponty « Phénoménologie de la perception » Gallimard Paris 1945 p.215 cité dans Rizzolatti G., Sinigaglia C., (2006), So quel che fai, Il cervello che agisce e i neuroni specchio, Raffaello Cortina Editore
13 Hormone libérée lors du stress Jean-Didier Vincent « Biologie des Passions »
14 Stephanie Khalfa, « Cognition, Je déteste cette Musique »Cerveau et Psycho n°19 Janvier-Février 2007 p58-61
15 Revue Toutango n°17 p5 « Dans un article de Clarin du 28 juin » sur la Tango Térapia
16 Régulateurs de l’émotion cf. Biologie des passions, voir note 13

1 2





1.Posté par Benoit De Gentile le 06/01/2009 11:59 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler
lalie
- la notion de dialogue sensoriel appliqué à la vie de tous les jours après son application au tango est à mettre en parallèle avec la question maintenant centenaire de savoir "pourquoi faut-il absolument danser le tango debout ?" (Ref. TANGO! AZZI ; COLLIER ; COOPER ; HAAS ;ISBN 978-0500016718)

- Grâce aux auteurs de Toutango, le structuralisme pourrait retrouver une seconde jeunesse en intégrant le dialogue sensoriel dans son champ (voir la prose de Claude Levi-Strauss). Un petit tour par Wikipedia illustre clairement () que la moitié du chemin est déjà parcourue: « le contenu sensoriel de tels éléments phonologiques est moins essentiel que leur relation réciproque au sein du système » Dans le cas qui nous intéresse, le tango ne faisant pas recours aux phonèmes, il conviendrait d'étendre la notion d'éléments phonologiques, ce qui est un sujet sensible: en effet, si le contenu sensoriel du tango est moins essentiel que les relations qu’il implique, le risque majeur est de transformer le tango argentin en tango européen. On voit donc que l’existence du tango argentin peut être interprétée comme un désaveu de l’approche linguistique dominante au 20è siècle.

- en restant du côté des sciences dures, les deux textes successifs sur le dialogue sensoriel présentés par Toutango font appel immédiatement à la topologie pour poser la question de savoir si les activités citées ne seraient pas un seul et unique mécanisme. Il reste néanmoins à vérifier au préalable que le nombre de dimensions autorise le repliement de la boucle, auquel cas, la réponse est immédiate: OUI. Dans le cas contaire, il s'agit de se méfier des illusions conceptuelles et comme dans toute théorie, rien ne vaut le recours à l'expérience pour lever l'ambiguité.
Benoit

Nouveau commentaire :
Twitter