Tango, danse ou musique, faut choisir !


Rédigé le Mardi 1 Octobre 2013 | Lu 2251 fois



 

Un petit soleil d’automne, parfait pour aller faire un tour dans les vignes. Mais il faut mettre en ordre tous ces enregistrements de tango stockés à la va vite. Comment trier ? Comment classer ? Et c’est à ce moment que mon ami arrive. Alors je lui fais part de mes doutes. Et il me répond :
 

Si c’est pour préparer des soirées dansantes, tu peux déjà éliminer 90 % de tes morceaux ! Car j’ai écouté ce que les Djs mettent dans les milongas et je ne retrouve pas grand-chose de tout ce que tu m’as donné !

C’est sûr ! Le rayon des orchestres dansables est tout petit à côté des autres.

Pourtant, on n’a pas cessé de me dire que le tango était une musique et une danse ?

Certes, mais quand on parcourt un peu l’histoire du genre, on se rend compte que le mariage des deux n’a pas toujours été harmonieux, et qu’il a même abouti à quelques divorces retentissants.

Allez, raconte !

Un peu de patience. Il faut d’abord bien observer les deux tendances de cette histoire musicale : celle des traditionalistes et celle des évolutionnistes. A l’origine, les musiciens n’avaient aucune formation musicale et jouaient d’oreille ce qui plaisait au public. Les gens dansaient, et c’était la fête populaire. 

Si je te suis bien, ce serait la première génération de la Vieille Garde, jusque vers 1910, ceux du rythme 2/4. 

Oui. Mais peu à peu le tango a vu arriver des musiciens issus des conservatoires, et ils ont voulu enrichir ce tango de tout ce qu’ils avaient appris. Cela coïncide avec l’expansion du tango dans les différentes classes sociales. Et dans les cafés et les restaurants chics, on voulait de la bonne musique, comme pendant la projection des films muets. Se sont ainsi développés  plus de lieux d’écoute que de danse, terrains favorables pour les évolutionnistes.

Donc les deux courants coexistent ? D’un côté Francisco Canaro, pour les danseurs, et, de l’autre, Julio De Caro pour les concerts.

En simplifiant un peu, c’est cela. De plus, en 1917, c’est le début du tango canción, avec Carlos Gardel. Encore du tango à écouter. Si on ajoute à cela les recherches musicales de De Caro, Pedro Maffia, et le tango romanza de Delfino, le tango s’empare de tous les divertissements. Mais, peu à peu, les danseurs désertent le tango. La crise économique des années 30 renforce la désertion. C’est la musique qui l’emporte sur la danse. 

Cependant le cinéma parlant met des orchestres au chômage ! Le jazz prend de plus en plus de place, et Gardel disparaît ! C’est la déroute, pour le tango…

Oui, une période bien creuse. Mais un chef d’orchestre, justement venu du jazz, se met en tête de ramener les danseurs sur les pistes. Il adopte le style le plus traditionnel, reprend les anciens thèmes, accélère fortement le rythme et simplifie à outrance la ligne mélodique…

J’ai deviné, c’est Juan d’Arienzo, en 1935, avec son complice Rodolfo Biagi !

Et ça marche ! Les danseurs reviennent sur les pistes. Des établissements rouvrent leurs portes. D’autres orchestres les imitent. Pour garder leur clientèle, certains évolutionnistes laissent de côté leurs innovations musicales.

Ma foi, quand il s’agit d’assurer les fins de mois, cela ne semble pas un crime.

Bien sûr. Mais Julio De Caro n’enregistre presque plus, faute de clients. Et Pedro Maffia, le bandonéoniste qui a révolutionné le jeu de cet instrument, ne veut pas renoncer à tous les acquis musicaux de la période précédente. Il préfère abandonner le tango. Il dissout son orchestre et monte une petite bijouterie. Il fera une furtive réapparition dans le tango dix ans plus tard. 

Cette fois, c’est la danse qui a gagné, mais la musique paye la note !

Et cela va durer presque dix ans. 

Pourtant c’est justement ce que certains appellent l’âge d’or du tango !

 


L’âge d’or de la danse, oui, car le commerce marche à fond, les orchestres se multiplient, les lieux de danse aussi. Heureusement, d’autres historiens du tango, comme Luis Adolfo Sierra, utilisent l’expression pour la période précédente, celle des immenses progrès musicaux de l’école de De Caro. 

Cela me rappelle Anibal Troilo qui était partagé entre les deux. Lorsqu’il pensait à la salle de danse, qui le payait, il sortait sa gomme pour alléger les trouvailles musicales de ses arrangeurs, dont Piazzolla. Mais quand c’était son âme musicale qui l’emportait, il s’offrait avec Grela un duo aussi génial qu’impossible à danser.

Fin des années 40, fin des vaches grasses pour les orchestres de danse. Mais la musique redresse la tête. Et derrière Pugliese, puis Salgan, Piazzolla, une multitude de formations, parfois très réduites, font à nouveau triompher la recherche musicale dans la lignée de De Caro. Mais cette victoire ne concerne plus le public qui se tourne vers les musiques anglo-saxonnes, le rock, etc. Années 60, la danse a perdu et la musique se retrouve sur une île déserte. Les grands labels de disques décrètent la mort du tango et jettent à la décharge tout le matériel concernant le tango.  

Mais pourtant, aujourd’hui, cela revit ?

Comme le phénix…Et un peu par hasard. Un spectacle à Paris, puis New York, quelques films et la flamme se ranime. D’abord par le tango de scène, mais assez vite, dès 1990, par une nouvelle génération de danseurs qui font redécouvrir le tango, la danse, le patrimoine musical du passé. Et l’Argentine se réveille en se réappropriant ce qui était sa culture. Maintenant, la coexistence danse et musique se passe fort bien. Des orchestres se consacrent aux danseurs ; d’autres aux concerts. Dans le public,  chacun peut trouver une réponse à ce qu’il attend du tango. 

Donc, en résumé, si je veux danser, on se met un D’Arienzo ou un Canaro, et si je veux écouter, place à Piazzolla, Maffia ou Gardel…

Et si tu as soif, voilà le pastis !
 

André Vagnon

Article paru dans le magazine Tout Tango n°37 Octobre - décembre 2013.





1.Posté par Portine le 04/01/2014 23:22 | Alerter
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Vous dites "Fin des années 40, fin des vaches grasses pour les orchestres de danse. Mais la musique redresse la tête. Et derrière Pugliese,........ Mais cette victoire ne concerne plus le public " Or Pugliese a écrit " Je me suis appuyé sur ce répertoire (venant de De Caro) dès mes débuts, vers 1939" et la yumba date de 1946 : Il me semble donc que pendant les années 40 (de 40 à 49 ) les argentins ont dansé sur Pugliese, Di Sarli etc le public a donc été très très concerné! et on est loin de " si je veux danser on met un d'Arienzo et si je veux écouter, un Piazzolla" j'aimerais tant que dans toutes les soirées on ait les plus beaux morceaux de tous les orchestres : on pourrait mettre aussi, les versions de Color Tango, les Piazzolla tels que Oblivion, Cité Tango, et aussi Otra luna, Sentimientos d'orchestres actuels; c'est l'émotion procurée par ces musiques qui portent le danseur et non le rythme régulier et la ligne mélodique pauvre! Mais ne me faites pas dire que tous les morceaux sont dansables : il faut choisir chaque fois la bonne interprétation. Je ne cherche pas à vous contredire mais la simplification est véhiculée par trop de monde dans le tango ce qui conduit à des milongas uniformisées, sur le style " tangos avant les années 35 " ou le moindre Pugliese est reproché au DJ.

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