‘ Soigneurs, dehors ! ’

La boxe est ce tango qui renvoie à notre condition solitaire quand s’étrangle dans nos gorges le courage de vivre


Rédigé le Mardi 10 Juin 2008 à 09:40 | Lu 573 fois | 0 commentaire(s)



A Alejandro, affectueusement

La déesse de pierre, entre douze cordes, a accouché de l'homme de pierre. Debout, toujours debout, il serre les poings sur ce square de Parque Patricios, vieux quartier de tango. Presque tous les jours, le poète Alejandro Szwarcman passe par ici. Il peut saluer d'un clin d'œil la statue d'Oscar " Ringo " Bonavena avant de croiser les gants dans la salle de boxe de Huracán, qui fait face à l'homme de pierre.
Alejandro, comme beaucoup de poètes avant lui, argentins ou non, aime la boxe et la pratique. Arthur Cravan voulut défier Jack Johnson, se fit mettre KO au premier round et plus tard disparut en mer alors qu'il prétendait rallier Buenos Aires. En retour, un vieux blues (tango du nord…) ironise sur un naufrage célèbre et la ségrégation :
" Il était minuit sur la mer,
l'orchestre jouait 'plus près de toi, mon Dieu'
Jack Johnson voulut monter à bord
Le capitaine lui répondit : 'je n'embarque pas de charbon' "
Jean Cocteau s'était pris d'amitié pour Panama Al Brown, et Carlos Gardel, dans son séjour parisien, pour Eligio Sardinias, alias Kid Chocolate. Alejandro lui, s'entraîne sous le regard de granit d'un héros argentin au destin lointain et, bien sûr, tragique.

La plupart des intellectuels qui se piquent de sport viennent naturellement à gloser sur le football. Le rugby aussi, sport à la mode. Ils y lisent l'improbable ritualisation de l'organisation sociale et ses remises en cause aléatoires dans le jeu, la métaphore d'un ordre établi, la guerre par d'autres moyens, un nouvel opium des peuples, que sais-je… Les poètes, toujours, se sont pressés plus volontiers près des rings, comme papillons naturellement fascinés par le quitte ou double, la fulgurance du noble art. La boxe, comme la poésie, supporte mal les remords d'auteur et laisse de longues cicatrices.
La boxe est un tango et le tango le lui rend bien. Osvaldo Soriano leur offrit un pas de deux tendre et grinçant dans ses " Quartiers d'hiver " où l'amitié de Galván le chanteur et de Rocha le boxeur déjouait les pièges gluants de politiciens et militaires provinciaux. Julio Cortázar saluait, lui, " l'instinct infaillible, celui d'un Carlos Gardel quand il chantait (…), celui d'un Carlos Monzón quand il trouvait le point faible de l'adversaire ".

Le tango chante la boxe avec tout le reste, comment ferait-il autrement, la déesse de pierre lui a confié ses meilleurs enfants ! Cátulo Castillo abandonna les rings de dépit quand on lui préféra Pedrito Quartucci pour disputer les Jeux Olympiques à Paris en 1924. L'Argentine y perdit peut-être un champion, le tango y gagna un de ses meilleurs poètes. Celedonio Flores s'y connaissait en ficelles pugilistiques, Héctor Mauré partagea longtemps deux vocations au long des années 30, entre le direct du gauche qu'il cultivait au Boxing Club Colegiales et ses débuts de chanteur au Café Río de La Plata sous son vrai nom, Vicente José " Tito " Falivene…
Plus tard, lorsque Chico Novarro écrit " Un sabado más ", il y glisse la clameur du Luna Park quand s'y produisait Nicolino Locche, dont les fans appréciaient l'élégance au point de vouloir croire qu'il boxait en smoking. Comment dansait Locche sur le ring ? A quel orchestre aurait-il le mieux accordé son pas ? Novarro  songe à Troilo, à Salgán et conclut : " cela à voir avec quelque chose de très argentin : l'esquive ".
 

Mais pas plus qu'un boxeur n'esquive son destin, un musicien vrai n'esquive la note bleue. Sous le chapiteau de Bartabas, aux portes d'Aubervilliers, j'ai vu Michel Portal déplier son bandonéon auprès d'un ring. Freddy Said Skouma y rejouait sa vie de boxeur en quelques phrases qui touchaient juste et fort au creux de nos estomacs, et Portal faisait haleter au final son " fueye " primal dans un enchaînement de croche(t)s indiscutables. Dans ce " Jazz Boxe ", spectacle éphémère et inclassable, traînaient une furieuse mélancolie et un tango qui ne disait pas plus son nom que le blues n'oublia de saluer Joe Louis après Jack Johnson.

A l'heure de vérité, on reste seul, comme sur le ring lorsque l'arbitre interpelle : " Segundos afuera ! " (1) -" soigneurs, dehors ! "-. Alors… Je te salue, Oscar " Ringo " Bonavena, qui deux fois défia " Smoking " Joe Frazier, qui tint quinze rounds devant Muhammad Ali au Madison Square Garden et mourut de la couardise armée d'un garde du corps au cabaret louche du " Mustang ranch ". Toi qui fis don de ton âme à la déesse de pierre, tu toises aujourd'hui, dans le square de Parque Patricios, les petits malfrats imberbes et les poètes poilus qui s'en vont transpirer devant un vieux punching ball et une fresque délavée : le tango croise la boxe et lui fait un enfant. La vie est un tango dont nul ne connaît le nombre de couplets mais dont tout le monde sait la fin : 7, 8, 9, 10….out. Même si la colère nous prend parfois " de savoir que le temps s'enfuit. Et d'abandonner le combat avant le dernier round " (2)

Jean-Luc Thomas
 
(1) : tango de Héctor Marcó
(2) : Chico Novarro, " El último round "



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