Portrait d’une tanguera Parisienne : Emmanuelle Honorin


Rédigé le Mercredi 24 Février 2010 | Lu 4583 fois


Je la connais depuis quelques bonnes années déjà ! Je ne suis pas le seul. Nous habitons à des pâtés de maisons l’un de l’autre, dans le 20ème à Paris, là où de nombreux tangueros habitent aussi et où l’on trouve un bon nombre de milongas et de cours. On la croise dans les bals où elle se fait discrète. Elle est tantôt photographe, tantôt « collecteur sonore », tantôt journaliste, parfois décoratrice, également tourneuse, elle organise des concerts avec de la gambille sur les bords, cela lui arrive de produire des artistes, elle est très demandée comme conseiller artistique, elle écrit également des livres.


Portrait d’une tanguera Parisienne : Emmanuelle Honorin
Elle est responsable des musiques du monde au magazine GEO depuis 1998 et environ deux fois par an elle réalise un dossier de fond dans ce magazine. Je l’ai vraiment connue lorsqu’elle en réalisait un sur Buenos Aires.

Dans mon esprit, je l’avais hâtivement enfermée dans une boîte estampillée « journaliste ». Mais voilà, celle-ci commença à se fissurer le jour où elle m’évoqua qu’elle avait déniché les sœurs Faez au hasard d’un séjour à Cuba et qu’elle les avait fait découvrir au monde à travers les trois albums de La Casa de la TROVA !. Puis, ce fût Paris Quartier d’Eté et la mise en place de la Milonga Royale dans les jardins du Palais Royal dans laquelle elle m’avait impliqué. La Contradanza à la Bellevilloise, c’est elle et grâce à elle. Récemment Ruben Juarez à Paris, c’est encore elle. Lorsqu’au passage du bandonéoniste William Sabatier elle a voulu l’interviewer pour son livre qu’elle est en train d’écrire sur Astor Piazzolla, ma confusion tout comme ma curiosité étaient à leurs paroxysmes. En guise de boîte, c’est celle de Pandore qui avait été ouverte et je n’avais plus d’autres choix que de m’en dépatouiller.

« une passeuse gérontophile de musiques en rapport à la mémoire et à la terre »

C’est à peu près par ces termes qu’elle définit ce qu’elle fait et qui elle est.

Pour me l’expliquer, elle commença par me révéler que son père l’initia à son jeune âge à la musique d’Atahualpa Yupanqui. La musique-mémoire, ancrée à la terre, commençait à prendre en peu de sens. Au fil de sa narration, je découvrais ce rapport aux ancêtres, à l’héritage, à la tradition, avec cette dimension quasi-spirituelle de la musique, comme un fantôme immatériel qui viendrait hanter et posséder les hommes de leurs voix aux timbres spécifiques et inimitables faisant corps avec elle.

Ce sera probablement cette prise de conscience qui la conduira à étudier à l’Université d’ethnologie de Paris VII, où elle travaillera sur les cultes de possession au Maroc, en particulier chez les confréries Gnawas. Elle effectuera également de nombreux pélerinages au sein des confréries noires en Afrique du Nord, dans les Caraïbes, et en Amérique du sud. C’est alors qu’elle commencera à collecter des sons c’est à dire à les enregistrer, ce qui la conduira plus tard à éditer des disques à partir de ces échantillons sonores et à devenir co-auteur du film, les « illuminations de Mme Nerval », l’histoire d’une mambo, célèbre prêtresse vaudou en Haïti réalisé par Charles Najman (2000).

Ceci nous mène à l’autre pièce de son puzzle, où elle se qualifie de “passeuse”. Dans le fond, le regard de celui qui sait observer, l’oreille de ceui qui sait écouter s’impose comme un processus de création en tant que tel. L’art de sélectionner, c’est à dire d’assembler des bribes d’émotions perçues dans des œuvres éparses apparaît comme un processus créatif susceptible de transcender les élements qui le composent. C’est ce qu’elle qualifie humblement de passeur. Quoi qu’il en soit, l’ensemble de ses compilations est une realisation très personnelle qui n’a point son pareil. A ce titre, son prochain ouvrage sur Astor Piazzolla devrait être une reference en la matière.

Enfin elle se dit gérontophile avec sourire d’auto-dérision aux lèvres. Son penchant avéré pour les artistes âgés, voire très âgés paraît en effet pathologique. Elle ne peut plus faire venir la casa de la Trova car les sœurs Faez sont bien trop vieilles pour voyager. Là encore, on voit aisément le rapport au temps, à son empreinte et toujours cette relation d’investissement d’un corps chargé avec le plus de mémoire possible qui est une partie intégrante de sa propre quête.

Elle partit à Buenos Aires le lendemain de la mort de son père. Seule, mais avec tout ce qu’il lui avait transmis, Atahualpa Yupanqui et la conscience de la musique et de la terre, son sang créole, son histoire qui perdure à travers elle. Ce voyage avait généré une récit singulier dans GEO à l’époque (2006). C’est à peut près avec le même esprit qu’elle enquête aujourd’hui sur Piazzolla, l’autre monument hérité du bon goût de son Papa, fou de jazz et des décloisements entre musiques «savantes» et populaires» qui lui sont si chères aujourd’hui.

En venant au Tango, il est fort possible que nous soyons tous en quête de quelque chose en plus de la danse. Peut-être d’une expérience de vie ? Peut-être des questions très personnelles pour lesquelles nous pressentons que nous allons trouver quelques pistes pertinentes ? Peut-être n’est-ce pas entièrement formulé ni très clair ?

Mais en marge de tout cela, il est un gisement précieux qui ne demande qu’à être cueilli : «la curiosité à la quête des autres permet d’entrevoir des facettes vertigineusement multiples, radicalement différentes et susceptibles de modifier sa propre vision sur les choses» •

Stéphane Koch
Janvier 2010
Article écrit pour le magazine Tout Tango et Paris Tout Tango n°22



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