Nouveaux poètes?


Rédigé le Lundi 29 Septembre 2008 | Lu 195 fois


Comment peut-on avoir de nouveaux poètes ?

Dans le numéro 14 de cette revue, nous avons parlé d’une question récurrente dans le monde du tango : pourquoi n’y a-t-il pas de nouveaux poètes ?


Peinture Narayani Rikke Lohmann - Sensuality
Peinture Narayani Rikke Lohmann - Sensuality

Il n’est pas inutile de préciser qu’il y a bien des poètes, et qu’ils écrivent des paroles et des textes très beaux. Néanmoins, on ne peut ignorer que la question est posée trop fréquemment. Pourquoi ? Nous avions répondu alors, un peu sous forme de blague mais très sérieusement, que le contexte social dans lequel le tango était né spontanément avait disparu et s’était développé de manière irrépressible, et qu’il était donc normal que la poésie et la musique ne se maintiennent pas avec la même vitalité et les mêmes caractéristiques. Preuve en est : lorsque le tango est apparu, il a été impossible de l’interdire, de le faire taire, de le censurer, et il a franchi toutes les barrières sociales, tous les préjugés et toutes les frontières.  Aujourd’hui pourtant, il faut faire des efforts pour le revitaliser, avec acharnement même.
De nos jours, dans le monde, on ne peint plus comme dans les grottes d’Altamira, on n’écrit plus comme Homère, on ne danse plus comme les tribus ibères de l’âge de feu dans l’Espagne néolithique. Partout le temps s’est écoulé, à Buenos Aires comme à Montevideo.

Et pourtant on se répète toujours cette question : pourquoi n’y a-t-il plus de nouveaux poètes ? Au fait que le tango ait été la réponse à une époque révolue, s’ajoute qu’actuellement nous avons une immense quantité d’autres genres musicaux, et donc aujourd’hui un grand nombre de musiciens qui, au début du siècle dernier, se seraient consacrés exclusivement au tango, se vouent maintenant au blues, au rock, au flamenco, à la musique celte, africaine, électronique et à beaucoup d’autres encore. De plus, ceux qui se consacrent au tango collectent des éléments musicaux dans d’autres domaines (Gotan Project, Bajofondo Tango Club, La Chicana, et un de leurs précurseurs, Piazzolla).

Récemment, Carlos Mina a obtenu le prix Ensayo du journal La Nación pour son livre Tango, la mezcla milagrosa [ Tango, le métissage miraculeux ] (et, selon notre modeste opinion, un excellent livre, essentiel pour l’histoire du tango).
Carlos Mina a une vision globale, générale, synthétique sur la société du Rio de la Plata du siècle dernier. De là, il dégage l’explication clé de l’origine du tango, l’unité logique, la loi générale qui tisse toutes les particularités. Cet essai n’est pas une accumulation de faits isolés, de fragments. Son regard  scrute une société entière et l’art qui est né d’elle, en dégageant un sens profond, globalisant, du tango comme manifestation d’une étape sociale. Ce n’est pas un commentaire sur les tangos qui évoquent la petite maman gentille, la désillusion amoureuse, la femme ingrate, les gosses du quartier, les copains du café, etc. Ces thèmes ne sont que des éléments isolés. Carlos Mina explique l’ensemble grâce à ce que Goethe nomme une “loi cachée“.
Dans quelque bibliothèque de Paris, on peut parfois rencontrer un centenaire qui dit “Les faits sociaux ne se réduisent pas à des pièces détachées“. Ce centenaire s’appelle Claude Levi-Strauss.
Ne serait-il pas un peu aventureux de penser que le tango de la première période a été diffusé dans le monde entier uniquement parce qu’il parlait de la désillusion amoureuse de quelques “jeunes bohèmes“ ? N’y aurait-il pas une autre raison, plus profonde et complexe, pour expliquer un phénomène d’une telle ampleur ?
Ne serait-il pas un peu exagéré d’accuser les radios ou les chanteurs de la faible diffusion de la nouvelle poésie du tango ? Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Mallarmé et d’autres ont construit le Symbolisme, sans l’aide de la 2x4 [radio argentine consacrée au tango], ni des chanteurs de tango, de même que Manzi, Discépolo, Le Pera et d’autres ont réussi à créer un mouvement qui a été l’expression de tout un peuple à un moment déterminé.

Je suggère une conclusion modeste. L’apparition du tango, pourrait-on dire, est due aux caractéristiques de la société du Rio de la Plata du siècle passé, essentiellement à la naissance d’une société bien singulière, composée pour moitié d’Argentins, pour moitié d’immigrants, situation qui a produit une commotion généralisée ; ainsi, par exemple, les habitants de Buenos Aires, qui étaient deux millions, ont reçu deux millions d’européens nostalgiques, déracinés, fuyant la faim, les guerres, séparés de leurs familles et, dans leur majorité, ne parlant pas l’espagnol.
L’actuelle nouvelle époque de la poésie du tango correspond à une nouvelle situation dans laquelle la mentalité sociale est bien différente, plus homogène, métissée et dont l’expression se situe également dans d’autres genres artistiques.

Si nous faisions une enquête, il ne serait pas étrange de découvrir qu’en réalité il y a plus de poètes aujourd’hui qu’avant, y compris dans le tango, mais que maintenant, si l’on écoute ce type de poésie, on en écoute bien davantage d’autres.

Wilson Saliwonczyk
www.wilsonelpayador.com.ar

traduit par André Vagnon



Nouveau commentaire :
Twitter