Milonga, milonguita, milonguero


Rédigé le Dimanche 17 Novembre 2013 | Lu 3964 fois


Tiens, mon ami le mélomane ! Nous sommes contents de nous revoir. Un pastis, trois olives, quelques propos bien ordinaires et un peu désabusés sur la météo, la crise…et mon ami, tout fier, me dit :


Milonga, milonguita, milonguero

Ma culture tango a progressé. Je sais maintenant que le mot milonga désigne trois choses : une musique ancêtre du tango, un rythme particulier de danse et le lieu où l’on va danser.

C’est pas mal. Tu mérites presque la moyenne ! A la fin du XIX° siècle, il faut distinguer la milonga campagnarde, assez lente, et la milonga urbaine, nettement plus enlevée. C’est celle-ci qui constitue l’une des sources du tango. Son nom est probablement d’origine africaine, mais elle est l’héritière de la habanera cubaine. 

Mais aujourd’hui, on la danse souvent. Est-ce la même ?

Pas tout à fait. Son rythme est resté en 2x4. C’est toujours une danse assez gaie, rapide, avec des contretemps, des hésitations. Mais elle s’était estompée au début du XX° siècle. Et c’est dans les années 30 que Sebastian Piana, à la demande de la chanteuse Rosita Quiroga, a remis ce genre à la mode en nous donnant, entre autres, la fameuse Milonga Sentimental, avec des paroles de Homero Manzi.

Maintenant, je mériterai plus que la moyenne !

Attends un peu ! Le mot milonga ne s’applique pas à la salle, mais au bal lui-même, qui peut avoir lieu, avec le même organisateur, dans des salles différentes, dont chacune porte un nom spécifique. Pas facile, parfois, de s’y retrouver !

N’oublies pas non plus que milonga peut désigner, en lunfardo (argot), une histoire fausse, tordue, embrouillée. 

 

Maintenant, nous allons décliner le mot milonga qui a donné souche à de nombreux termes. 

 

Commençons par milongón : d’abord un type de danse connu en Uruguay au début du XX° siècle. Il désigne aussi un lieu un peu louche où la danse n’est pas la seule préoccupation ! C’est également le nom d’un type de milonga en deux parties. Et enfin, Francisco Canaro a repris ce terme vers 1930 pour lancer, mais sans grand succès, un nouveau rythme.

 

Milonguera désigne une danseuse de tango, et plus spécialement celle qui est rémunérée pour danser, une sorte d’entraîneuse.

 

Milonguear, c’est tout simplement danser.

 

J’ai aussi rencontré le terme milonguita. Cela semble un gentil diminutif attribué à une danseuse.

Gentil, mais souvent bien triste. Aux débuts du tango chanté, en 1920, Enrique Delfino a composé Milonguita, avec des paroles de Samuel Linning, pour nous raconter la lamentable histoire de la pure jeune fille pauvre, fascinée par les feux clinquants de la ville, son argent facile, et qui meurt prématurément. Des dizaines de tango exploiteront à outrance cette thématique. Et milonguita est devenu un qualificatif commun pour ces jeunes filles attirées et perverties par la vie nocturne.

Tu ne me dis rien sur le mot milonguero ?

Ce n’est pas le plus facile ! Il a pris plusieurs sens, et de manière bien contradictoire. A l’origine, c’est celui qui fréquente les milongas, les bals, et qui apprend ainsi à danser. Carlos Gavito lui donne ce sens lorsqu’il dit qu’il n’est pas bailarín (danseur), mais milonguero, c’est-à-dire qu’il n’a pas pris de cours de danse. El Pibe Sarandi confirme aussi ce sens.

 

Mais les deux amis ajoutent une forte valeur péjorative. Gavito parle de terme offensant, souvent complété par l’adjectif attorante (marginal, bon-à-rien). Et Sarandi précise que son père n’autorisait pas les sorties de ses filles dans les bals fréquentés par les milongueros, à la réputation de dragueurs, qui dansaient de manière inconvenante et pensaient plus à la suite de la soirée qu’au tango. 

 

Aujourd’hui, à Buenos Aires, ce mot désigne essentiellement les danseurs attitrés et fidèles des milongas, spécialement ceux qui ont appris sur le tas, qui ont donc une belle expérience et des kilomètres de tango dans les mollets ! D’ailleurs, Gavito appelait callo milonguero (cal du danseur) la petite bedaine donnée par l’âge, gage d’expérience et, paraît-il, de confort pour la danseuse qui s’installe contre elle douillettement !

Pourtant, sur un prospectus, j’ai vu que l’on proposait un style milonguero. Qu’est-ce que c’est ?

Si tu avais posé la question à Gavito, il t’aurait répondu en riant qu’il ignorait l’existence de ce style mais qu’il aurait bien aimé qu’on le lui apprenne ! Et beaucoup d’autres danseurs te feraient la même réponse. Il semble donc bien que, traditionnellement, le style soi-disant milonguero n’existe pas. A la rigueur, il pourrait qualifier toutes les formes de danse qui s’adaptent au bal, sachant que ces formes ont pu aussi être présentées sur scène. 

Mais alors, mon prospectus ?

Probablement imprimé en France ! L’appellation style milonguero a dû sembler commode et attrayante pour des organisateurs ou des professeurs qui l’utilisent plutôt en négatif, pour l’opposer au tango nuevo, nettement plus ouvert et démonstratif. Mais les portègnes ne reconnaissent pas ce sens et possèdent un vocabulaire beaucoup plus riche pour distinguer les différents styles de danse.

Donc, en clair, et si j’ai bien compris tes explications, mon prospectus qui se vante d’enseigner le tango dans le plus pur style milonguero de Buenos Aires, propose d’enseigner un style de danse qui justement, à Buenos Aires, échappe par définition à tout type d’enseignement !

Oups ! si tu veux…si tu veux… Tiens, tu reprendras bien un autre petit pastis…

 

André Vagnon

Article paru dans le magazine Tout Tango n°24 juillet à septembre 2010


Note de la rédaction :

Malgré des évolutions historiques parfois contradictoires, le terme « milonguero » a aujourd’hui une définition claire, simple et très large, comme l’indique le dictionnaire. Mais c’est l’expression « style milonguero » qui suscite de nombreuses polémiques et discussions quant à sa signification.  Elle continue à être utilisée avec différents sens par les danseurs, et de nombreux enseignants ou maestros qui ont leur propre définition, chacun pensant détenir la bonne. André Vagnon casse ici un mensonge au sujet de l’expression « style milonguero » qui est très souvent utilisée à des fins publicitaires (en France et même à Buenos Aires)

Y a-t-il une vérité? Les deux textes présentés ci-après donnent une approche du terme avec deux éclairages différents. Il semblerait que le débat ne soit pas clos. Nous attendons vos réactions.»


Vous avez dit style milonguero ?

Depuis toujours il existe plusieurs styles et formes pour danser le « tango argentin ». Mais qu’est ce que le « tango argentin » ? Et, au fait, qu’est-ce que le tango ? Et qu’est-ce qu’être argentin ? « Les Mexicains descendent des aztèques, les péruviens des incas et les argentins...des bateaux », propose Octavio Paz.

L’Argentine a toujours été une terre d’accueil. Nos grands-parents ou arrières grands-parents sont venus d’ailleurs. La plupart de nos aïeux sont arrivés d’Italie, d’Espagne, de Russie, de Pologne, d’Allemagne, d’Angleterre. Nous avons grandi avec la pasta de la nonna, la musique aux sonorités gallegas, l’aéropostale de Saint-Exupéry. Nous avons été élevées dans des écoles publiques et laïques de la ville de Buenos Aires. Nos compagnons de classe étaient d’origines très diverses. Buenos Aires a toujours été une ville cosmopolite. C’est dans ce contexte qu’a eu lieu la renaissance du tango dans les années 1980 à Buenos Aires, quand la démocratie avait éclos. A cette époque, les plus de 55 ans constituaient la population des bals. Les nouvelles personnes qui arrivaient dans le milieu du tango étaient avides d’apprendre à danser. Ils prenaient des cours avec différents intervenants. Mais la frustration prenait très vite le pas sur leur enthousiasme de départ. Sur les pistes de bals, ils n’arrivaient pas à danser même en faisant les pas enseignés par leurs professeurs. Des pas destinés, en fait, à être montrés dans le cadre d’un spectacle.

Aujourd’hui, deux grandes branches de styles de tango coexistent. D’une part, le tango qui se montre, où l’on cherche des résultats spectaculaires et performants en priorisant la forme et la dextérité physique étendues dans l’espace. Dans cette branche, nombreuses sont les influences de la danse contemporaine et, souvent, nous sommes face à une interprétation musicale singulière. Dans les années 1980, ce tango se dansait lors de spectacles ou  démonstrations, recevant ainsi le nom de « tango fantasia », « tango de scène », « tango for export ». Actuellement, ce tango se danse aussi dans le cadre du bal non traditionnel.

Et puis, il y a un autre tango, destiné au couple qui le danse, où l’on cherche la communication avec le partenaire. La danse véhicule la personnalité et l’état d’âme des danseurs tout en étant en harmonie avec l’espace, la musique et les autres participants du bal tango. C’est de cette communication, de l’interprétation musicale et d’une gestion de l’espace concentrée que surgit la forme chorégraphique. Au début des années 1990, à Buenos Aires, cette branche du tango a été appelée « tango milonguero » en référence à un tango qui se dansait dans le cadre du bal, même s’il a parfois été dansé sur scène. Cette dénomination est venue d’une nouvelle pédagogie proposée par Osvaldo Zotto, Susana Miller, Dolores D’Amo, Juan Fabri, Diego Yepes et  Sol Bustelo. Ce groupe proposait des bals et des cours où ils accueillaient des milongueros pour décodifier et comprendre ce qu’ils faisaient, car chaque milonguero a son style, sa personnalité. Pour le milonguero, le bal n’est pas seulement un espace pour danser, mais il amène à un art de vivre. Pour réussir son tango, le danseur arrivera à trouver l’état de lui-même à partir de l’improvisation de sa danse. Cette improvisation se construit à partir de la répétition d’un répertoire de pas et de figures restreint, leitmotiv musical ou chorégraphique qu’il reprend et qu’il développe tout au long de sa vie.  Ceci construit son langage, son style et son identité. Chez les milongueros, la danse est une sorte d’autobiographie. 

L’Argentine est un pays en permanent changement et les argentins aiment être toujours à la page ; c’est pourquoi le langage se modifie rapidement. Un mot qui, à une époque, a pu avoir une signification péjorative, peut être élogieux quelques années plus tard. Aujourd’hui, le Diccionario del habla de los argentinos, édité par l’Académie Argentine de Lettres qui fait partie de la Royale Académie Espagnole, considère deux acceptions pour milonguero : 1. adj. Appartenant à ou relatif à la milonga. 2. m. et f.  fam. Amateur ou assistante assidu aux milongas ou à n’importe quel autre bal populaire. 

Le bal est un espace vital, transformateur qui encourage les capacités personnelles et les vertus civiques, où tout le monde peut se reconnaître comme protagoniste. Le tango est un moyen de communiquer autrement qu’avec la parole, à partir duquel les gens établissent des relations et des liens sociaux. Le bal est un espace où les croisements et les intersections sont possibles, où toute la société est présente.

Le tango est une culture vivante, ancrée dans la vie et dans les gens qui la font vivre. Des gens très hétérogènes par leur âge, leur nationalité, leur culture et leur milieu social, et qui peuvent s’approprier le tango chacun à sa manière. C’est pourquoi le tango est patrimoine de l’humanité.

 

Mariana et Sol Bustelo




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