MARATHONS ET ENCUENTROS. POURQUOI CERTAINS N’Y ADHERENT PAS (OU LEUR TROUVENT DES LIMITES) Partie 1: le risque d'un appauvrissement à terme


Rédigé le Mardi 19 Mai 2015 | Lu 3557 fois


Dans deux précédents articles, j’avais évoqué la crise du modèle des festivals confrontés à la mode des marathons et encuentros avant de me pencher sur la définition et les caractéristiques de ceux-ci. Je m’étais promis de revenir sur le sujet en évoquant les arguments de ceux qui, soit n’adhèrent pas au concept pour des raisons « philosophiques », soit en pointent les effets pervers. Petite revue de détail des arguments évoqués (Part 1)


Petit préambule explicatif :  j’ai personnellement une certaine défiance vis-à-vis des « solutions idéales » et des Disneyland. Dans d’autres contextes et à une autre échelle que le sujet qui nous préoccupe (il ne s’agit que d’une danse et une musique en fait) on a vu ce que donnait les bonnes idées telles que la «dictature du prolétariat», le « mieux disant culturel » qu'amènerait la privatisation des chaines de télé, ou les merveilles issues des marchés  ouverts à tous vents promises par les économistes néo libéraux. Surtout lorsqu’on tend à en faire de ladite solution un modèle unique et la solution indépassable. A la toute petite échelle du monde du tango, la problématique est la même. Et j’avais déjà  pris note de quelques argumentations diverses glanées ici ou là, sans compter quelques observations personnelles. Je réfléchissais  donc … lentement à cette suite sur le sujet destinée à prendre du recul dans la compréhension du phénomène lorsque deux éléments m’ont poussé à accélérer  un peu le processus : un article vantant les mérites de l’encuentro milonguero (mais ça aurait pu traiter des mérites du marathon, hein !) présenté dans une tonalité évoquant le monde des Bisounours ou le pays de Candie  (ce qui en affaiblissait la crédibilité) et surtout un très chouette post de Melina Sedo sur son blog (http://melinas-two-cent.blogspot.fr/ toujours intéressant à lire, parce que Melina ne publie pas pour le seul plaisir de publier, mais uniquement quand elle a quelque chose à dire) intitulé de manière provocatrice « are we killing tango ?». Un post dont je m’empresse de dire , afin que ce soit clair, que pour une bonne part, j’en partage l’analyse et aussi la position ambivalente, meme s’il est logiquement plus nourri par l’expérience des encuentros milongueros, mais dont les termes me semblent parfaitement adaptés au monde des marathons.
 

Je me suis re-servi des points soulevés par Mélina pour les soumettre à quelques participants et surtout organisateurs (trices) européens afin de nourrir le débat. Précision méthodologique dont ils ont été préalablement  informés: je ne citerai ni leur nom ni celui de leurs évènements pour garder une parole plus libre et moins encline à l’auto promotion.
Le premier qui m’avait formulé un avis sur ce type d’évènements, était M… , de culture franco argentine, ni organisateur, ni maestro, excellent danseur pour autant, en difficulté avec son amie grande fans de marathons qui voudrait  bien l’y entrainer, ce quoi il se refuse farouchement : « je suis désolé, mais non : un marathon, ça n’ouvre un espace, ni aux artistes, ni aux musiciens. Personne n’y présente rien qui fasse avancer le schmilblick. Zéro création. Zéro amélioration du niveau des danseurs puisque personne ne prend de cours. Au mieux, on flatte l’égo de quelques DJs. Mais l’évolution du tango en tant qu’art, elle n’en profite pas. Au contraire, on ne fait que du recyclage. A terme, ça ne produira rien de plus, et je crains que ça n’assèche le terreau sur lequel ceux qui vont dans ces évènements  se sont nourris. Donc, moi, je préfère les festivals, ne serait ce que parce qu’il y a une prise de risque beaucoup plus forte des organisateurs  que chez les organisateurs de  marathon ou d’encuentros , qui demandent toutefois des prix pas toujours raisonnables. Je préfère donc encourager les uns et ne pas valider la démarche des autres». Un avis tranché qui s'approchait, bien avant qu’elle ne le publie, de celui de Melina, et qu’on ne peut certainement pas en l’espèce suspecter de conflit d’intérêt, ce danseur n’ayant rien à « vendre ».

Il n’empeche que le phénomène intrigue voire inquiète les profs « internationaux » qui craignent ainsi des marchés se fermer. Il inquiète meme dans une certaine mesure le circuit de milongas à Buenos Aires. Gabriel Glagovski l’animateur de la milonga Tango Cool a meme posté sur le thème expliquant en  substance que si de tels évènements n’existent pas à Buenos Aires , c’est parce que le circuit des milongas à Buenos Aires est un marathon (ou un encuentro) à lui tout seul. Sous entendu : revenez danser à Buenos Aires que vous avez tendance à délaisser, c’est aussi bien, vous pouvez danser jusqu’à plus soif sans avoir à réserver votre place 3 mois à l’avance. Sauf que personne ne peut s’amuser à prendre l’avion pour l’Amérique du Sud  tous les mois et que la convivialité à en attendre y est franchement aléatoire. Mais le sujet est stratégique : sans les étrangers, le circuit des milongas portègnes serait bien moins fourni, car toutes ne pourraient survivre économiquement. Et par ailleurs, les milongas servent de show rooms pour la vente de profs à l’export , ce qui est le seul endroit du monde qui fonctionne structurellement comme cela.
 

Néanmoins la question de la non évolution des danseurs qui se dédient uniquement à la participation à de tels évènements est un sujet qui revient, quitte à etre controversé. L’expression de Melina Sedo sur le sujet  est partagée : « Mais dans les deux dernières années, j’ai aussi observé des stagnations et dans certains cas des régressions. De nombreux danseurs « d’un certain niveau » ont cessé de suivre des cours localement. Des organisateurs me disent que les gens arretent meme de réserver des stages avec des professeurs itinérants, ce qui les dissuade d’en organiser. « Pas de problème, commente le danseur expérimenté, nous n’avons pas besoin d’apprendre plus, on fait très bien avec ce que nous savons. »
Le risque d’un tel phénomène n’est pas neutre. Assez d’accord me dit M : « Je vois des gens qui me parlent de leur conséquent programme de marathons et/ou  d’encuentros  Leur niveau de danse n’est franchement pas extraordinaire, ce qui est normal vu qu’ils s’y lancent juste après deux ou trois ans de cours réguliers quelquefois moins, et pas forcément  après s’etre frotté à d’autres enseignants en stage, lesquels auraient pu leur apporter des visions complémentaires. Du coup, ils loupent pas mal d’expériences d’apprentissage  en stage susceptibles de les faire évoluer, tout simplement parce que leur emploi du temps et leur budget ne sont pas extensibles et ce n’est pas sûr que ces évènements là les aident à évoluer plus vite ».
 

« Pas tout à fait d’accord » me dit N, enseignante et organisatrice d’évènements, qui donc à ce titre cumule les deux préoccupations. « Ca dépend en fait de plusieurs paramètres. Si la personne « en veut », et poursuit un programme de cours réguliers, continue à acquérir une expérience de piste dans les milongas locales dans les intervalles, ce genre d’expériences (marathon et encuentros) peut, et j’insiste sur le mot « peut », car il n’y a pas d’automatismes, contribuer à une évolution intéressante. Pourquoi ? Parce  qu’elle se sera frottée à d’autres manières de faire et qu’on doit nourrir obligatoirement ce qu’on apprend en cours par la mise en pratique. Ceci dit cette mise en pratique ne peut en aucun cas se résumer à la participation à ce seul type d’évènements. Pour les débutants, notre structure (et on n’est pas les seuls) met en place des pratiques parce que c’est moins intimidant qu’une milonga et qu’on reste dans un travail d’expérimentation, mais avec plus d’autonomie et que ce système est utile quel que soit le niveau et l'ancienneté. Par ailleurs on met en place des dispositifs incitatifs pour qu’ils aillent dès le début en milonga meme si leur vécu ne sera pas facile au début, comme pour tout le monde d’ailleurs. Par contre on leur déconseille formellement de se frotter trop tot à ce genre d’évènements parce que clairement il leur faut une certaine aisance, voire une aisance certaine dans leur danse , vu que l’expérience peut les déprimer complètement  si ça se passe mal sur le plan humain ou « technique ». En tout cas ce qu’on constate c’est que de toutes façons, ceux qui commencent à mettre un pied dans ces circuits sont généralement ceux qui ont écumé pendant un certain temps toutes les pistes de milonga aux alentours, parfois jusqu’à l’excès, d’ailleurs ».
 

O… acquiesce lorsqu’on lui reporte ces propos mais module immédiatement : « oui, ce n’est pas faux, mais d’un autre coté, je vois des gens qui ont des années de pratique en local souvent plus d’une dizaine d’années, qui s’y amusent bien …mais qui ne sont pas du tout profilés pour et n’ont pas pour autant le niveau technique adapté à ce qu’ils vont y trouver. Ils se sont ancrés à un moment  donné sur l’idée qu’ils avaient un niveau suffisant et qu’ils n’avaient plus à progresser, donc ça fait un certain temps qu’ils ne prennent plus de cours et qu’ils ne se remettent pas en question. Au mieux, leur tango a stagné, au pire, il a régressé, car il n’ont pas été depuis un moment confrontés à un niveau d’exigence dont les minimas ont augmenté lors des récentes années, et n’ont même pas conscience de l’ampleur des marges de  progression (euphémisme) qui leur restent. Mais le problème c’est qu’ils se sont fossilisés dans des formes ou des habitudes, voire des bricolages, ou, pour certains, soit une étiquette "milonguero"  , soit  une créativité libre estampillée "nuevo" , toutes les deux mal comprises, réductrices, et sans exigence, et que pour « briser leur coquille », ça va être douloureux. Ils vont chercher à inviter ou à se faire inviter par des gens avec qui ils seront en complet décalage et ça peut leur faire l’effet d’une grosse baffe. C’est pour ça qu’il n’est pas forcément plus mal d’y aller au bout de 3 ou 4 ans si on a « bien marché » pour comprendre les perspectives qui sont offertes… et aussi, j'insiste, le travail à faire pour en profiter. »
J'en profite pour citer une anecdote: arrivé avec un jour de retard dans un marathon, je vis arriver vers moi une de mes connaissances, danseur assez récent, bien connu pour hanter de manière compulsive les milongas locales où il brillait à bon compte après un premier effort d'apprentissage assez réussi mais qui avait depuis tendance à se laisser vivre. Livide, il me confia: "Putain, le  niveau est vachement haut!" (ce qui ne m'apparaissait toutefois pas, et de loin, comme une vérité universelle sur la piste). L'ayant observé par la suite au cours de cet évènement et du suivant, je constatais que l'intéressé ne se mettait guère en danger en invitant des danseuses qui l'auraient amené à se dépasser un peu plus. Je gage que du coup il aura pris la mesure de la marge de progression et s'est remis à retravailler en stage. Ou qu'alors il se recentrera sur son circuit local, plus confortable.
Ces histoires de décalages trouvent un écho chez G… qui confirme l’analyse : « De la meme manière  que le discours « je ne prends pas de cours parce que j’apprends en milonga » que j’ai entendu deux ou trois fois est parfaitement ridicule, il faudrait que tout le monde soit bien conscient que ces évènements là ne sont pas faits pour améliorer son tango. On est censé le  bosser AVANT pour donner le meilleur lors de ces évènements. Et ce n’est pas parce qu’on va en marathon que, par magie, on danse mieux. Il y a des fois une croyance spontanéiste qui me gave. C’est juste qu’il ne faut pas tout mélanger. Résultat: le niveau moyen de danse a tendance à régresser dans ce genre d'évènements.»
Revenons vers N... qui confirme la tendance décelée mais qui module: "En fait, ce qui se passe, c'est que le nombre d'évènements proposés explose, et notamment dans des zones où le tango n'a qu'une implantation récente, une dizaine d'années au plus. La démocratisation que cela entraine ne pousse pas vers une hausse de "niveau" moyen, dans un premier temps, mais pour beaucoup de gens qui découvrent ce type d'évènements, ça peut être un électrochoc salutaire, d'une part de côtoyer des danseurs  qui tiennent vraiment la route, et d'autre part de se livrer à cet exercice sur une durée de trois jours et de plus en invitant sur la piste des gens qui viennent d'ailleurs avec lesquels ils doivent faire un effort d'adaptation. Moi, j'en ai vu pour qui cela a été très profitable parce qu'ils se sont remis à bosser en cours avec une vision plus claire. Mais c'était des gens qui avaient aussi une capacité de remise en question et une volonté d'évolution réelle."

Et la création artistique, alors ? Tout le monde tombe d’accord : il en faut. Mais le débat se déporte immédiatement  sur son contenu et le lieu utile pour ça. Si les DJs tombent assez souvent d’accord pour dire qu’un temps de démo trop long peut casser l’énergie du bal qui serait comme une « creme à faire monter  qui peut s’effondrer  si on s’arrete au mauvais moment», les avis des organisateurs sont partagés entre deux positions distinctes :
-ceux qui pensent qu’on a réuni un public  par nature pas intéressé par des exhibitions et qu’il reste le cadre de la milonga locale ou du festival pour cela, voire celle du spectacle en tant qu’évènement à part entière (et donc avec une équation budgétaire pas simple)
-ceux qui n’en font pas une position de principe puisque des fois on peut avoir des coupures d’une autre genre (la série de chacareras, la démo de folklore local, ou la cortina qui part en live, l’annonce de l’heure du cocktail, du petit déjeuner de  la collation etc…)  mais qui posent clairement la question de la nécessité que cela apporte un vrai « plus ».
Reste que la question qui n'est pas réglée, c'est celle du financement. Dans les contextes actuels de réduction des budgets publics, ce ne sont guère les collectivités locales ou étatiques qui vont mettre de l'argent dans la création tango. Ce ne sera pas non  plus les investisseurs privés qui préfèreront toujours vendre des shows tango "cuisse et paillettes" comme ils vendraient tout aussi bien les ballets de Tahiti et de Mexico, à une clientèle d'aimables retraités.
Et dans le circuit tango, l'unique moyen de voir des choses créatives à coût raisonnable sera plus ou moins les festivals ou les grosses milongas, mais souvent, cela suppose que lesdits artistes aient aussi vendu des stages sur place avant ou après. Et évidemment que leur démarche personnelle les porte vers des démos qui ne se satisfassent pas de la répétition à bon compte de formules qui marchent...
 
Eric Schmitt
(la suite des autres questions plus ou moins polémiques sur le sujet dans des articles à venir sous peu)
TANGO NEGRO, LES RACINES AFRICAINES DU TANGO de Dom Pedro
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