Les enjeux de la complexité du tango (2)


Rédigé le Lundi 29 Septembre 2008 | Lu 1779 fois



Les enjeux de la complexité du tango (2)
Spécificités du tango     
Les spécificités du tango sont résumées par les fondamentaux : le tango est une marche à deux en musique. Cette section examine de plus près le cœur du tango : l’abrazo.

Rôle de l’abrazo
Du fait de l’abrazo, chaque personne reçoit des sensations en provenance du mouvement de son/sa partenaire qui s’ajoutent aux sensations qu’elle percevrait si elle dansait seule (cf. Figure 4).
Le monde du tango parle de « connexion »,  la technique utilise l’expression « couplage entre les deux systèmes » et explique ainsi les mots de  « magie, etc... » qui désignent les sensations ressenties par les danseurs lorsque tout se passe bien : les deux partenaires dansent de telle sorte que l’émotion de chacun est exactement exprimée de la manière qui optimise les sensations de chacun des deux.

Figure 4 : interrelations entre les partenaires dans l’abrazo
Ce qui est important à retenir est que cet effet de magie est dû à la qualité de l’expression et à l’efficacité de l’écoute, et qu’il peut apparaître à n’importe quel niveau technique du mouvement.


Double-jeu de la connexion
La connexion a une connotation très positive dans l’esprit des tangueros et correspond généralement à un idéal. Etant plus neutre, son équivalent technique, le couplage peut jouer son rôle d’outil d’analyse et voici un exemple : la notion de couplage « destructif » appliquée au tango.
Dans cette situation, un des partenaires, en général l’homme 3, est insatisfait des sensations qu’il perçoit de la part de l’autre et les reproches fusent, alors qu’une partie de l’échec lui est imputable parce que les mouvements de sa partenaire reposent en partie sur ses propres mouvements.
Du fait du couplage, un cercle vicieux se met en place : mauvaise sensation chez l’homme → mauvaise danse chez l’homme → mauvais ressenti chez la femme → mauvais mouvement chez la femme → amplification de la mauvaise sensation chez l’homme etc... Dans cet exemple, l’origine de la dégradation est un problème de sensation chez l’homme : si sa propre conscience du corps n’est pas assez développée, ses sensations peuvent être fausses alors que le mouvement de la femme est bon, sachant que la dégradation de l’écoute peut provenir d’une situation de stress 4 comme lors des cours ou lors d’un bal dense etc... on mesure le nombre d’occasions qui peuvent déclencher un couplage destructif.

Le tango vu comme un dialogue
L’introduction du temps dans les modèles correspond à un degré de sophistication accrue. Dans le cas du tango, elle est riche d’enseignements.
La propagation des informations entre chaque élément – émotion, expression, mouvement, sensations, écoute, etc… (cf Figure 4) - n’est pas instantanée d’autant plus que chaque passage entre les personnes dans l’abrazo est un puissant facteur de délai. En résumé, l’information reste un certain temps chez une personne avant de passer chez l’autre où elle reste également un certain temps avant de revenir chez la première etc… Grâce à l’abrazo, tout se passe comme si le tango était un dialogue sensoriel.
Par cette image, on peut déduire un certain nombre de caractéristiques :
le caractère infini du tango : à moins de répéter indéfiniment les mêmes mots dans le même ordre, aucune conversation au monde n’est identique à aucune autre, il en est de même pour le dialogue que constitue le tango.
il n’y a pas de rôle privilégié dans le déroulement de la danse : le dialogue est symétrique et ne tient pas compte de fait que ce soit un homme ou une femme qui « tient la parole ». La dissymétrie des rôles homme-femme dans le tango n’est donc pas liée à l’abrazo mais probablement à la réalité du bal, il faut quelqu’un pour savoir où aller : c’est le rôle de l’homme. De ce fait, le rôle des femmes dans l’abrazo n’est pas simplement de « suivre », ce qui dans une conversation serait du niveau « oui, chef »… (cf. p.43 de la réf. 3)
Un vocabulaire plus important permet de tenir des discussions plus variées et la connaissance de langues étrangères permet de dialoguer avec plus de monde. La transposition au tango est presque immédiate : un style de tango (milonguero, salon, ouvert) est en fait l’équivalent d’une langue étrangère. En conséquence, le tango existe en soi indépendamment du style dansé, aucun style ne peut revendiquer l’exclusivité du tango.


A l’issue de cette modélisation, le tango se caractérise comme un dialogue sensoriel avec toutes les conséquences qui en découlent dans le rapport au tango  - rôles dans l’abrazo, impact des styles – et par ricochet sur l’apprentissage : augmentation du vocabulaire, développement des capacités sensorielles, contrôle de la justesse des mouvements, etc..

Il est temps de rassurer les lecteurs :
au moment de danser, il ne faut surtout pas penser à la modélisation présentée dans cet article. Par contre, elle peut avoir un intérêt pour les enseignants, car c’est l’apprentissage qui permet de construire puis de régler le système représentant chaque danseur : les éléments liés à la danse, réalisation des mouvements, perception des sensations, capacité d’expression ; et ceux liés au tango, en particulier  la mécanique délicate de l’abrazo.
La complexité du tango conduit donc à une approche multi-disciplinaire de l’enseignement pour aborder l’ensemble des sujets:
(re)mise en forme corporelle : souplesse, relâchement…
capacités sensorielles : position, mouvement en cours, information extérieure
maîtrise des mouvements : appuis, centre(s), dissociations
expression dans la danse : mouvement créatif, rôle du sol
respect des fondamentaux du tango
Cette approche commence à être mise en œuvre ici et là soit dans des stages soit dans des cours en associant diverses techniques (Feldenkrais, barre au sol, gyrotonic, pilates, taichi etc) aux leçons de tango proprement dites, c’est sans doute la seule façon de ramener les délais d’apprentissage à des durées raisonnables sans tomber dans l’impasse de la standardisation.
Remerciements à Anne Deirmendjian, Sylvie Piquenot et Lina Rodriguez-Rodrigo pour leurs remarques et critiques.

Benoît de Gentile, 1er septembre 2008

Références bibliographiques
[1]    « La signature de la danse contemporaine », Sylvie Cremezi, 2002 (Ed. Chiron, Paris), 144p., ISBN 978-2-7027-0724-1
 [2]    « Mouvement créatif et danse – Méthode Garcia-Plevin », M.E. Garcia, M. Plevin, P. Macagno (Ed. GREMESE, Rome, 2008), 190p., ISBN 978-88-7301-650-2
 [3]    « Tango, an anxious quest for freedom », Rodolfo Dinzel, Gloria Dinzel, (English Translation, Abrazos, Stuttgart, 2000), 115p., ISBN 3-00-006-119-3
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1 - l’intelligence est ce qui nous distingue des objets et des plantes (les animaux peuvent aussi danser, pour séduire, pour jouer,  etc...)

2 - A long terme, l’influence de la danse sur le corps existe néanmoins en bien, le port des danseuses, ou en mal comme le risque de déformation des pieds. De même, les liens danse / psychologie commencent à être étudiés par le biais du mouvement créatif, par exemple (réf. 2).

3 - le rôle de l’homme qui guide le met en position de « prévoir » un mouvement pour le couple qu’il est ensuite amené à « contrôler » au sens systémique du terme. A cette raison, s’ajoute le fait que les femmes ont une telle habitude de devoir supporter les erreurs des hommes qu’elles ne s’expriment pratiquement jamais sur ce sujet.

4 - C’est la définition exacte de la situation de stress (stress = effort) qui diminue les capacités standard des personnes (exemple facile à vérifier : le calcul mental devient une épreuve insurmontable en situation de stress comme par exemple l’entrée sur une autoroute chargée pour un conducteur de voiture), il ne s’agit pas ici du sens journalistique du mot « stress ».

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