Les Racines sans terre
En 1923 Carlo faisait partie de cette deuxième génération d’émigrants Italiens, ces déracinés venus en Argentine faire fortune. Son père était arrivé à Buenos Aires 30 ans plus tôt en débarquant sur le quai d’un port sans même vraiment réaliser qu’il arrivait dans l’hémisphère sud. Là bas en Europe, pour « ces flots de montagnards rugueux chassés de leurs vallées par la misère », il fallait partir, monter jusqu’à Gènes et prendre un bateau pour l’Amérique… du nord, du sud ! Qu’importe et puis… qu’en savaient-ils vraiment ces bougres. C’est sur l’Adria, ce vieux navire de guerre cent fois revendu, cent fois rebaptisé, cent fois rafistolé et sommairement aménagé pour le transport d’émigrants semblable à des marchandises, ce vieux navire qui avait fini par couler en méditerranée en 1896, c’est sur l’Adria que le père de Carlo avait traversé l’océan pour un aller sans retour en traçant un sillon que la mer effaçait aussitôt derrière lui. Il transportait autour de ses racines déracinées encore un peu de la terre de chez lui, la terre de là-bas. Et bien que sa valise fût maigre et légère, il portait dans son cœur l’espoir de toute une vie à venir.
Le cœur pionnier de ces immigrés faisait battre le cœur d’une Buenos Aires incroyablement trépidante et grandissante aux rythmes encore saccadés des tangos de l’époque. Les orchestres d’instinct jouaient une musique joyeuse et rythmée pour des hommes qui sans le savoir inventaient un monde nouveau. Ces hommes venus de partout accordaient leurs différences dans la violence miséreuse des bas quartiers. Ils chargeaient les bateaux frigorifiques d’une viande qui faisait le voyage retour vers l’Europe. Ces hommes sans femmes mêlaient leurs cultures, leurs musiques et leurs danses. Dans les abattoirs, les conventillos et les bordels, ils dansaient comme ils maniaient le couteau : dans la survie créative, avec cette rage au ventre de tenter de mêler autour de leurs racines, la terre de là-bas à la terre d’ici. Et sans doute y arrivaient-ils car, trop occupés à gérer l’essentiel, ils ne pleuraient pas sur leur sort et leur misère. Au début des années 20, le tango des origines, celui des bordels, appartenait à une autre époque. Les marins de la Frégate Sarmiento avaient laissé des partitions de El Choclo et de La Morocha sur les quais du port de Marseille. Les salons parisiens et l’immense engouement pour cette nouvelle danse avaient rendu à l’argentine un art social plus convenable et plus chic : le tango de saloń. Chacun dansait con sentimiento et il ne fallait pas chercher loin pour deviner d’où venaient les sentiments de ces hommes qui ne portaient, autour de leurs racines, plus la terre de là bas et pas encore la terre d’ici. Les cœurs laissaient surgir de leur propre histoire ce que les corps avaient enfouis autrefois. Tout se passait comme si les émotions jadis recouvertes s’échappaient maintenant du plus profond de l’océan pour tracer en surface le sillon trop vite effacé. Le déracinement voulu par les anciens devenait pour leurs enfants une fracture subie. Le tango était devenu selon la phrase du poète « une pensée triste qui se danse », une fracture qui comme l’ombre invisible d’un soleil voilé accompagnait les danseurs. Dans l’instance en apparence assagie de l’abrazo de saloń se rencontraient des vies intérieures en recherche, les énergies intimes d’une même légende, ancrées dans des racines sans terre. Comme Carlo, Helena était née avec le tango. Ils se connaissaient depuis leurs jeux d’enfants le long du Riachuelo et leurs premiers pas de danse sur la terre battue des rues voisines au son lointain de l’organito. Pourtant un soir, à la fin d’une danse, un indicible sanglot envahit Helena à la grande surprise de Carlo. Il avait certes éprouvé de belles émotions, la buona onda mais les larmes d’Helena restaient incompréhensibles aux yeux du jeune homme. Dépassés par la profondeur de l’instant, ils se serrèrent fort l’un contre l’autre et restèrent muets sur ces sanglots. Nous le savons bien… ce qui se trame dans la danse et l’instance subtile de l’abrazo va au-delà des mots. Plus tard et sans qu’ils sachent vraiment pourquoi, ce souvenir demeurait vivace.
Elisa venait d’espagne. Petite, elle vit son père partir pour l’argentine. Les hommes partaient les premiers. La promiscuité du voyage et les conditions difficiles des premières années poussaient ces aventuriers du travail à partir seuls. Plus tard, lorsque l’essentiel était assuré, les femmes venaient les rejoindre. Pendant ces longues années de séparation, les nouvelles étaient rares pour des gens sachant à peine lire et écrire. Chaque lettre était un évènement pour tout le village et bien évidemment pour Elisa et sa maman qui vivaient dans l’attente interminable de rejoindre l’homme de leur vie. Elles partirent enfin, mais hélas avant d’avoir reçu cette triste lettre : le père d’Elisa s’était fait tuer lors d’un obscur combat au couteau. Elles firent le voyage pour rien. A l’amour s’ajouta la mort. Incapables de financer le billet retour, elles s’installèrent un temps à Colonia del Sacramento, sur l’autre rive de ce fleuve aux couleurs de sang.
C’est au Café El Nacional que Carlo rencontra Elisa. La connexion fut immédiate et un sentiment de plénitude l’envahit dès les premières mesures de leur première danse. Avec Elisa dans ses bras et contre son cœur, Carlo entrait dans un autre monde, pas un monde nouveau, pas un monde inconnu, non… mais un monde familier, ce monde que l’on aurait perdu puis oublié et que l’on retrouverait là maintenant, bien réel comme un beau cadeau surgissant d’anciens rêves évanescents. L’esprit avait oublié. Mais pas le corps. Pas à pas, il indiquait le chemin. Comme une photo en cours de développement, l’étreinte révélait aux cœurs leur mémoire profonde trop vite effacée. Carlo s’abandonna à Elisa dans une danse qui coula d’elle même, loin de tout contrôle, jusqu’à la dernière mesure où… il fût envahit par un sanglot le dépassant. Ses larmes laissèrent Elisa surprise. Bien sûr, Carlo ne put s’empêcher d’établir un lien avec les sanglots d’Helena. Carlo délaissa les pistes de danse pendant quelques semaines, le Café El Nacional, le Bar Dominguez, le Cine Real, la Glotietta, El Tapon et les autres endroits qu’il aimait fréquenter. Ce qu’il avait vécu avec Elisa était trop fort. Un déclic s’était produit en lui, presque à son insu. Il lui fallait du temps pour que ce changement intérieur opère et se pose doucement. Cet arbre aux racines sans terre avait ouvert l’écorce de sa jeune carapace pour laisser couler au dehors la sève de sa vie intérieure. Comprenant enfin ce qu’avait vécu Helena, il s’ouvrit à une conscience dont il ne percevait rien jusque là ; la conscience de la responsabilité engagée dans la danse vis-à-vis de l’autre ; la conscience de ce que devient pour l’autre, le moindre sentiment éprouvé et injecté parfois dans l’insouciance et la démesure. Cette conscience particulière faisait de l’abrazo non plus un déversoir affectif mais un partage attentif mutuel. Il fallut ces deux tangos, des larmes et un peu de temps pour que Carlo comprenne cela. Plus tard, il repris le chemin des milongas. Il retrouva Helena au Bar Dominguez où se produisait l’orchestre d’Adolfo Pérez. Donnant son jeton au Guardia Pista, il s’avança sur le parquet avec sa partenaire. Dès les premiers pas, il comprit qu’il ne danserait plus de la même façon. Le changement avait bel et bien opéré en lui. L’écoute des émotions n’était plus seulement centrée sur celles qu’il éprouvait ou voulait exprimer, mais aussi et surtout celles que recevait Helena. La perception de la conséquence de ses actes avait pris le pas sur la perception de ses actes eux-mêmes. Son attention s’ajustait avec précision pour offrir à Elena une danse soigneusement choisie. Très vite et presque automatiquement s’ouvrit à lui un paysage clair et encore plus beau, les émotions d’Helena, celles qu’elle ressentait en retour, parfaitement distinctes des siennes. L’abrazo d’autrefois semblait désormais flou et confus devant la précision du dialogue actuel, un dialogue non verbal, distinct, où chacun était en même temps responsable de ce qu’il disait et dans l’accueil de ce que l’autre offrait. Ils dansèrent ainsi longtemps et complices. Les regards qui se croisent ouvrent parfois de brèves fenêtres sur nos lumières profondes. Comme les deux arches d’un même pont, ces lumières se rejoignent, traçant un chemin aux êtres qui se trouvent. Lorsque Carlo entra au Café El Nacional, Elisa sentit aussitôt sa présence. Une onde plus forte que tout l’appelait de intérieur. Dans le même instant leurs regards se croisèrent, des regards animés d’un même désir. Ils s’enlacèrent sur les premières notes de Recuerdo. Carlo senti naître en lui des émotions qui autrefois l’auraient submergées. Mais il percevait avec distinction ses propres sentiments et ceux d’Elisa. Cela ajusta aussitôt sa charge émotionnelle, presque mécaniquement, comme si, devenues inutiles, les armures tombaient. Ils se trouvèrent, au-delà des mots et au-delà des corps. Il est des bateaux qui tracent inlassablement et aux mêmes endroits de l’océan, les mêmes routes qui toujours s’effacent, des navires qui se leurrent de vouloir relier les mondes et ne font que confirmer les solitudes, répéter les mêmes confusions. Et puis parfois, au dessus des flots, au dessus des nuages, les lumières profondes révèlent ces ponts qu’empruntent les cœurs pour se rencontrer, des ponts autrement invisibles. Carlo et Elisa ne dansaient plus sur l’océan de la piste comme le bateau poussé par le souffle complice de la musique. Ils s’étaient libérés de leur coque pour s’élever, se trouver et danser simplement sur le pont de leur lumière. Long est le voyage entre la terre de là-bas, et la terre d’ici. Lorsqu’ils redescendirent de leur pont céleste, Elisa et Carlo sentirent comme jamais la terre sous leurs pieds. Cette terre d’ici que leurs racines déracinées allaient enfin pouvoir retenir. J.M - Lille - Nov 2008 Samedi 16 Mai 2009
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