La stratégie du vautour


Rédigé le Dimanche 17 Novembre 2013 | Lu 884 fois


Le baluchon de vos chaussures s’est finalement posé sur les rives du Rio de la Plata et vos pas cadencés foulent avec un frémissement mystique les surfaces irrégulières et délicieusement nauséabondes des rues de la capitale portègne.


Pour le tanguero de base élevé à l’athée thé du prosélytisme de cette sacrée danse, la quête ultime atteint son apogée et d’un pas grêle ou gracile, il vient pour se griller les grolles au nom de ce saint Graal. Rien n’est trop beau pour ces élus des Peuples de la Chaussure, fervents disciples de St Paul de Métatarse, les rumeurs des klaxons de la mégapole sonnent comme autant de cloches à leurs oreilles et les fumets gras des parrillas montent délicieusement à leurs narines comme ceux d’antiques sacrifices. Le soir venu, les portes des milongas s’ouvrent aux pèlerins comme autant de temples dédiés à Terpsychore, les parfums des danseuses en sont l’encens, les photophores sur les tables en sont les cierges, la musique règne et résonne telle une lancinante liturgie aux accents des orgueilleux bandonéons. Au centre, l’espace des fidèles aux circonvolutions toutes orthodoxes qui jettent de temps à autre une œillade dévote en direction du saint des saints, les tables-autels des habitués, épiscopat costumé de ces messes syncopées dans l’espoir que l’un d’entre eux les fassent tourner autour de la pierre noire de leurs fantasmes les plus secrets. Ici pas de signe de croix aux épaules mais on se croise d’un signe de tête.

 

Enfin tous attendent la venue messianique du couple de maestros, sublimes anges intercesseurs célébrant les mystères de la genèse de leurs pirouettes dont la perfection nous montre le chemin de l’ascèse nécessaire pour atteindre le Nirvana. Lors des exhibitions de ces demi-dieux, la transe est collective et des houris en jupes fendues poussent des hourras. Le Tango est grand et Gardel est son prophète. 

 

Différence majeure entre le rite européen et le rite argentin, l’invitation à danser. Ce petit détail charmant de la tradition, de son petit nom cabeceo n’est pas sans conséquences pratiques sur le quotidien du nouvel arrivant. Il n’est pas question ici de remettre en cause cette vénérable institution, aussi indispensable que le cheveu l’est à la soupe ou plus sérieusement le vin au fromage. Le cabeceo est l’éloge de l’économie du geste et de l’efficacité dans les rapports sociaux (et le pain béni des vendeurs de khol et de lentilles). A Rome, fait comme les romains, dit l’adage.

 

Fini les déambulations de basse-cour pour le coquelet des carrelages. Sorti de sa petite milonga provinciale où il faisait des effets de polo, le petit hobereau du linoléum qui semait jusqu’ici la terreur médiévale de sa médiocrité auprès de ses affidées, se retrouve noyé dans la masse des affamés anonymes. Il n’est plus qu’un costume parmi tant d’autres qui siège aux tables des doryphores bipèdes. Quant à la diva des tabourets, finis les hommages liges prêtés à ses efforts cosmétiques, adieux froides vengeances de la politesse, désormais sa moue s’est muée en un masque muet. Abolie la lutte des classes entre l’aristo du boléo et le prolo du gancho ! Désormais tous égaux devant le regard de l’Autre, par un effet miroir, le cabeceo a pour conséquence d’instaurer la lutte des glaces. Pour le jeune naïf ou l’innocente qui auraient eu la malencontreuse idée de faire ce pèlerinage en couple, changement de statut, d’objet d’affection vous serez rapidement promus au rang de porte-valises, ouvre-porte de taxi, boulet, traductrice ou chauffe-maté. Danseur ou danseuse émérites, vous n’aurez plus souvent l’un pour l’autre au mieux que la considération polie que l’on porte aux doux ignorants, ne vous trompez pas de cible, elle/il est venu(e) pour bouffer de l’Argentin. L’Autre n’est plus qu’un élément du décor, une interférence, un bruit, au mieux, un accessoire.

 

Du coup, le/la néophyte se retrouve assis, les maxillaires crispées, les cervicales en rotation de radar primaire guettant le moindre écho de leurs regards sonores. Cette situation nouvelle peut en décontenancer plus d’un. Pour pallier cela, voici un aperçu de quelques stratégies de détournement, appliquées d’ailleurs plus souvent par les gardiens du dogme que par les stressés de l’oculaire.

 

 

 


Les stratégies individuelles

 

L’affût avec camouflage

Vous pouvez tenter de vous déguiser en Argentin(e), la chose n’est pas si facile que l’on pourrait croire, dans un premier temps, parce qu’il y a tellement de danseurs qui viennent de partout dans le monde que l’on peut se tromper de chic. Un achat de chaussures trop chères peut vous trahir de même qu’un style trop branché, même si vous avez pris soin de tout acheter sur place. Pour les filles, même la robe de Mireille Darc dans Le grand Blond a encore trop de tissu pour faire local. Pour les garçons, l’espace entre les rayures de votre costume est lié à l’âge et à votre style, subtil, non ?

 

La symbiose avec le biotope

Vous avez les moyens de passer un long séjour dans le pays, façonné par le bife de lomo, les yeux cernés par les nuits sans sommeil, votre visage finit par prendre la bonne teinte et vos vêtements la bonne couleur de la pollution locale, vous avez lentement grimpé les escaliers de la reconnaissance, table après table, danse après danse en vous acquittant consciencieusement de la taxe de la patience et du mal au dos, et le collectif des tangueros qui n’a rien tant en horreur que les incertitudes, a fini par vous attribuer une place... Mais peut être faut-il déjà repartir.

 

Le papillonnage mondial

Votre budget vous permet de danser une valse à Berlin, une milonga à Istanbul et un tango à Syracuse ? Vous avez un partenaire dans chaque (aéro)port, bravo, vous êtes dans la tango jet set, à peine rentrée dans la salle, vous foncez à une table où forcément, il y a quelqu’un qui vous reconnaît, peu importe qu’il soit Argentin ou pas, l’important est de démarrer la soirée sans risque.

Les stratégies collaboratives

 

Le classique, les cours collectifs

Vous avez compris qu’un bon cours de marche ne vous ferait pas de mal, vous vous mettez en quête d’un cours où vous tenterez de négocier avec un ou plusieurs participants pour venir en expédition et occuper toute une table, à défaut, vous danserez avec quelqu’un.

 

Le tir croisé

Mix raffiné du papillonnage et des cours collectifs, vous vous entendez à l’avance pour arriver séparément et en vous installant à des tables différentes, si possible face à face pour taper un cabeceo «spontané» et amorcer la pompe des invitations. Technique souple et relativement peu chère.

 

La stratégie du Coucou d’oeil

 

Cavalières, placez vous derrière ou devant l’axe de cette blonde à forte poitrine qui n’arrête pas de se faire mater et levez vous la première quand le chaud lapin opine, efficace mais adieu les copines et gare au coup du lapin.

 

Les stratégies pécuniaires

 

Le coach

Les profs de cours collectifs font parfois semblant de vous ignorer quand ils vous rencontrent aux soirées, vous décidez alors de vous offrir les services d’un professeur particulier qui mettra souvent un soin jaloux à vous driver dans les soirées après les cours, surtout si vous portez bien la robe de Mireille et, aussi, s’il souhaite monter en grade auprès de sa communauté en s’affichant avec un bon élément. 

 

Le mécénat

Si vous êtes vraiment fatigué de sortir les yeux de vos orbites, la stratégie pécuniaire la plus sophistiquée reste encore l’organisation d’un festival ou tout autre événement dans votre fief en Europe, triple avantage, vous vous redonnez du lustre auprès de vos ouailles en grappillant quelques miettes de gloire que vous leur faites acheter à grand frais, l’artiste une fois de retour, vous aurez peut-être droit à sa reconnaissance (visuelle) en fonction du champagne et du foie gras, dont vous aurez pris soin de l’abreuver. Si vous vous êtes bien débrouillé, vous pourrez même vous asseoir à sa table, le top ! Asseyez-vous assez près pour intercepter les regards qui salivent.

Enfin, pour les cavaliers, si vos poches sont aussi vides que votre envie de danser, si votre séjour est court, si vous êtes lassés de tous ces artifices sociaux pour narcissiques, il ne vous reste plus que la stratégie du vautour.

 

Avec une stupeur candide, vous constatez que les Argentins contrairement aux dogmes, invitent à l’européenne de fort jolies et fort malheureuses personnes, engluées sur leur chaises en pleine phase de pétrification, au regard déchiré de celles-ci, vous comprenez qu’elles ont affaire à un tord-colonne local (si, si, là bas aussi, ça existe) qui les emmènent d’une marca de fer dans le magma hostile de la piste. Arrangez-vous pour les intercepter à la fin de la tanda et engagez la conversation en compatissant avec douceur sur leurs vertèbres endolories puis proposez les services réparateurs de votre abrazo ostéopathique. C’est également une stratégie d’affût, l’appeau sur les os !

 

Claude Collange

Article paru dans le magazine Tout Tango n°24 juillet à septembre 2010




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