La source et la fontaine
Il était une fois un groupe de voyageurs qui après avoir longtemps cherché, s’était arrêté près d’une source jaillissant d’un rocher. La source délivrait une eau fraîche et pure. Ils décidèrent de s’installer là. Pour ce petit groupe d’hommes, de femmes et d’enfants, une autre vie commençait. Il y avait eu un temps avant ce voyage ; il y avait désormais un temps après. Et personne, à part le vieux sourcier, ne se doutait alors des bienfaits de ce lieu, pour peu naturellement, qu’il fût traitée avec attention.
D’autres voyageurs vinrent au village, attirés par la clarté de cette eau si pure. Très vite et toute aussi généreuse, d’autres sources jaillirent. Elles servaient ensemble la communauté prospère et grandissante. L’eau restait fraîche et suffisamment abondante. Soucieux de répartir équitablement ce trésor naturel, les gens du village s’accordèrent spontanément autour de la proposition du sourcier. L’eau sera tirée à tour de rôle en se partageant le temps. Le cycle des lunes fut pris comme modèle de référence, avec un partage équitable du temps entre les lunes paires, impaires, montantes et descendantes. Ainsi, les habitants du village profitaient de ces richesses supplémentaires sans que chacun n’en prenne ombrage… Mieux encore, lorsque l’eau était délivrée d’un côté, les autres pouvaient se reposer et aller se désaltérer auprès des sources amies. Tous profitaient, se rencontraient, échangeaient et grandissaient ensemble vers un monde espéré meilleur.
En ces temps reculés, dans l’histoire de ce petit coin de monde, certains commençaient à percevoir les effets magiques de la source. Cette eau allumait les regards d’un reflet particulier. Bien au delà des tours d’ivoire, elle laissait entrevoir à qui en avait bu, l’étincelle vivante et passionnée qui jaillit du cœur de chacun.
Un jour, une source se para d’une margelle en marbre surmontée de belles pierres taillées. La source devint fontaine. L’eau ne jaillissait plus du rocher mais du marbre taillé. Les habitants pouvaient s’asseoir pour discuter et féliciter le bâtisseur de fontaine, pendant qu’ils tiraient de l’eau. Des groupes se formèrent, des groupes qui à l’occasion, n’allaient plus boire ailleurs, simplement pour se retrouver ici, autour de la belle margelle en marbre… La nature humaine, parfois, ne peut s’empêcher de comparer. On entendait dire : « Venez boire ici car l’eau est meilleure ». Ou encore : « C’est plus convivial ». Mais en réalité, l’eau était la même puisqu’elle venait des mêmes profondeurs de la terre. Et la convivialité ne tenait qu’à l’aménagement du lieu, et de moins en moins aux gens qui au contraire se refermaient progressivement sur eux-mêmes.
Alors, comme dans une réaction en chaîne, un mouvement presque de folie, les autres sources en firent autant. Toutes se parèrent de dalles, de margelles et d’allées ombragées pour devenir fontaines plus belles les unes que les autres. Les chemins d’accès, la forme des pierres devinrent plus importants que l’eau elle-même, une eau qui pourtant, continuait de servir sans compter, les habitants de la contrée. Le marbre et la pierre devinrent LA spécialité du village. Mais en même temps, la plupart des artisans sombrèrent dans l’ignorance des sources et de l’eau. Ce terrible changement alla grandissant, jusqu’à l’absurde. On fit construire des fontaines, belles, attirantes, édifiantes, ambitieuses parfois… mais des fontaines qui ne délivraient pas d’eau et qui se demandaient, ignorantes de leur propre condition : « Comment faire pour que l’eau vienne jusqu’à nous ? ». Ayant perdues le lien avec l’origine même de l’eau, elles puisaient dans les autres fontaines.
Un jour, une fontaine oubliant sa vocation première de servir le village, oubliant les règles initiales de partage de temps, sans doute pour rayonner plus encore … personne ne sait vraiment… une fontaine ne respecta pas la règle ancestrale des lunes. En invoquant « la bonne raison », elle délivra son eau à un moment où elle n’était pas sensée le faire. Invoquer une bonne raison pouvait peut-être suffire à lui donner bonne conscience mais ne changeait en rien la réalité évidente et désastreuse de la situation. La règle des lunes fut peu à peu oubliée, remplacée à l’occasion par des règlements de comptes. Dans le village, l’eau coulait maintenant de toutes les fontaines, en même temps et souvent hélas, pour personne. Lentement mais sûrement la source se tarissait. Alors, toujours au nom de « la bonne raison » ou pire encore, au nom du « on ne peut pas faire autrement », chacun accorda une importance primordiale à sa propre image, son propre reflet, ne se souciant plus de la nature claire et généreuse de l’eau. A mesure que la source se tarissait, il fallait faire preuve de plus en plus d’ingéniosité pour répondre à la demande toujours croissante, non pas des gens du village, mais des fontaines…. Bien sûr et depuis longtemps, la source avait perdue sa magie d’allumer les regards. Des regards laissant autrefois entrevoir et bien au delà des tours d’ivoire, l’étincelle vivante et passionnée jaillissant du cœur de chacun. Le monde perdait le lien avec son image profonde. L’aveuglement était tel que plus personne, ou presque, ne percevait le moindre reflet autrefois renvoyé par la simple présence de cette eau si pure. Et si un soupçon de reflet perçait les jours de belle lumière, il restait ignoré par ce monde devenu incapable de regarder.
Les sources de la terre ne parvenaient plus jusques aux cœurs des hommes. Les cerveaux déconnectés disaient : « Il existe encore un fort potentiel de développement, en considérant le nombre d’habitants du village, nous devrions encore pouvoir bâtir d’autres fontaines. » ou encore : « Nous sommes entrés dans un monde nouveau, le monde du choix. Cela nous permets de disposer de tout, à tout moment. Quelle tristesse autrefois, il fallait attendre » ou encore : « Je vais créer ma fontaine car aucune autre n’est satisfaisante. La mienne détiendra et propagera la vérité » ou encore : « La mienne me rendra riche » ou encore : « La mienne me rendra important et si l’eau vient à manquer, je la ferais venir des glaciers des montagnes»…
... Bien sûr, il existait plus loin, d’autres villages, d’autres sources dont l’histoire naissait pour certaines et mourrait pour d’autres. Un fleuve immense, sans doute en quête de puissance absolue, voulut réunir tout ce qu’il restait des sources du monde…. pour ne produire qu’une fontaine : au nom « des intérêts de tous ». Un fleuve qui en échange d’une organisation sans faille, venait prendre un peu partout, le peu d’eau claire qu’il restait. Ce fleuve prit rapidement une importance planétaire… Une importance nécessitant pour fonctionner, la contribution du plus grand nombre. Je vous laisse deviner l’allure particulière du liquide organisationnel charrié par ce fleuve dont la part limpide et unique mourrait étouffée dans un formatage prédéfini et uniforme. Après l’ère de « la bonne raison » qui n’était qu’une excuse… Après l’ère du « on ne peut pas faire autrement » qui n’était qu’une mauvaise volonté, le village entra dans l’ère « des intérêts de tous »… qui n’était qu’un mensonge.
Le jeune tailleur de pierre vivait tout près du village. Enfant, il s’était désaltéré sous le feuillage verdoyant de la toute première source. Il avait dans le regard, le reflet particulier que confère cette eau claire et généreuse ; bien au-delà des tours d’ivoire, l’étincelle vivante et passionnée jaillissant du cœur de chacun. Il s’endormit sous le feuillage et fit un songe… Il rêva d’une source que les humains voulaient transformer en fontaine. Et puis… plus de feuillage verdoyant… même plus la belle margelle ni les pierres taillées… plus de village emporté par une vague organisationnelle puissante… plus de source bien sûr et depuis longtemps. Un rivage boueux et un fleuve lourd charriant dans une eau presque stagnante un monde nouveau qui tentait de surnager dans moins d’eau que de déchets.
Un monde qui n’entendait plus sa raison, au nom de la bonne raison… Un monde emporté au nom du on-ne-peut-pas-faire-autrement … Un monde enfin qui se mentait à lui-même, au nom des intérêts de tous. A son réveil, le jeune tailleur de pierre entendit le vent dans le feuillage et le bruit proche de la source claire jaillissant du rocher. Il but un peu de cette eau magique. D'un pas tranquille, il chemina jusqu’à la maison du vieux sourcier qui vivait à l’écart du village ... Jean Minicilli La Madeleine Février 2010 Samedi 4 Septembre 2010
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