La diagonale du Fou


Rédigé le Samedi 28 Décembre 2013 | Lu 2358 fois


Par Claude Collange - article paru dans Tout Tango magazine n°19 avril - juin 2009.

Assise une fois de plus au bord de la piste, réduite à supputer l’improbable invitant, l’intangible tanguero, certainement inconstant car constamment incertain, vous observez le déplacement codifié des danseurs sur l’un de ces sols aux motifs en damier tel qu’on en rencontre dans nos milongas débrouillardes. Là-bas, au loin, très loin, Le danseur que vous convoitez. Ah ! Si seulement Il pouvait descendre de sa tour d’ivoire, traverser la piste, effaçant au passage qui un paltoquet, qui une pimbêche et Vous inviter… Que faire ? Se lever ? Risquer d’allez l’enquérir ? S’exposer aux lazzis ? C’est que le bellâtre est difficile à atteindre, entouré qu’il est de ses zélés et bêlants thuriféraires ! La perspective éventuelle d’un échec tétanise votre ardeur. A ce moment, un fou de la figure traverse la salle en diagonale, vous jetant un regard gourmand, qui vous cloue sur place et détourne le vôtre. Visiblement votre stratégie n’est pas au point.


La vida es un Tango ! El baile un juego de ajedrez ?

Visuellement, ça rappelle l’image du Fou se déplaçant sur l’échiquier vivant du festival de Marostica. Alors, les jeux du Bal, une partie d’échecs ?
Déplacements mis à part, l’hypothèse est somme toute très séduisante. Considérons l’assonance entre  “échec et mat !” avec “la chica que te mata !”,ou la terminologie commune, diagonale, tour, cavalier, etc. Pour les accros du texto, il offre un langage codé pratique mais d’un goût scabreux pour évaluer la prestation du partenaire. Exemple : “!! = très bon coup”, “?! = coup douteux “.

Outre l’harmonie des cases blanches et noires à l’instar des notes de musique, les bienfaits de la providence n’ont-ils pas pourvu l’échiquier de côtés de huit cases comme les huit temps de la phrase musicale ? Les soixante quatre cases, divine mouture d’un tango binaire ? Les trente deux pièces n’imageraient-elles point les thèmes des trente deux mesures d’un tango ?

Vu le goût immodéré de nombreux tangueros pour les combinaisons de déplacement infinies, n’est-on pas tenté de hurler à la similitude ? Pour preuve, le très célèbre problème d’échec dit “problème du cavalier”, le cavalier doit essayer de retourner à la case de départ en ne passant qu’une seule fois par la même case. Au tango, l’un des problèmes du cavalier n’est-il pas de finir sa tanda à l’endroit même où il a invité la danseuse ? Encore plus fort ! Brisons le tabou du manque chronique de bons cavaliers disponibles avec le problème dit du “problème des huit dames”, l’idée c’est de s’arranger pour positionner huit dames de manière à ce qu’il n’y en ait pas deux qui se menacent mutuellement, ça ne vous rappelle rien, les machos ? Enfin s’il fallait s’en convaincre ne peut-on voir dans le déplacement du cavalier un élégant pas de salida, côté-devant  ? Sans oublier l’art du final !

Tangopsychologie échiquéenne.

Pour forcer le trait, tentons d’ébaucher une symbolique psychologique de l’échiquier avec : le Roi, cette partie de nous-même que nous voulons protéger de toute invitation non désirée, la Reine, partie conquérante affichant explicitement ses intentions, menaçante, protectrice, tentatrice, elle possède et met en acte les autres attributs de notre personne, le fou case noire de notre côté obscur et destructeur, le fou case blanche de notre créativité, le cavalier case noire, redoutable moteur de nos stratégies royales, notre appétit de séduction, le cavalier case blanche de notre charme et de notre aptitude à séduire, la tour case noire de notre orgueil tanguero, la tour case blanche de notre intelligence et enfin les pions, indispensables remparts de nos qualités premières, humbles auxiliaires de nos succès, ils font à la fois notre force et notre faiblesse ; on peut les nommer  musicalité, arythmie, assurance, timidité, sociabilité, misanthropie, adresse, maladresse, etc. Le tango, comme les échecs, ne prône-t’ il pas l’art de l’ouverture ? La plus classique, l’avancée du pion du roi, la sociabilité, ou bien la plus atypique, la sortie du cavalier, soit à dévoiler d’entrée vos appétits de conclusion rapide, ce qui, habilement géré, peut mener à une issue délicieusement favorable...Audaces Fortuna juvat.  
A titre d’exemple, décrivons une partie connue : le coup du Berger. Mettant en avant sa sociabilité, la danseuse esquisse un sourire (pion e2-e4), ce à quoi son réfractaire interlocuteur répond par une moue associable (pion e7-e5). D’entrée de jeu, elle affiche clairement son intention de danser (Dame d1-h5 !?). Appâté, mais indolent, il montre (de loin) ses appétits séducteurs (Cavalier b8-c6). Elle l’amuse par un habile babil anodin usant de sa créativité en visant son assurance (Fou f1-c4). N’écoutant que ses pulsions primaires et confiant en lui, il tente une approche de charme (Cavalier c8-f6 ??). Elle se plante “cash”, devant lui, ravissant son assurance (Dxf7 !!). II est maté. Rapidité de décision et d’action indispensables ! De pesantes conventions ne laissant aux danseuses que rarement l’initiative du premier coup, le premier trait est avant tout celui de notre personnalité.

  1.  www.marosticascacchi.it/a_4_IT_6_1.html; Festival Près de Verone les années paires.
  2.  “Mat” viendrait de “مات, mât”, en arabe, une approche étymologique hâtive nous entraînerait sur une piste glissante, l’expression “Shah mat” venant d’abord du persan elle n’est arrivée en occident qu’à la fin du XII° siècle, donc postérieure à l’étymologie, du reste controversée du verbe “matar”.

Del tablero a las tablas, hacer el muerto o el mate.

L’arbitraire tentative de syncrétisme psy ying yang ci-dessus part du postulat tabou que se faire inviter est une entreprise de séduction et que par nature le danseur recherche le gain égoïste de l’affirmation de son potentiel séductif sans pour autant sacrifier son carnet de bal. Eclairons ce navrant parti pris d’une dimension nouvelle, considérons à présent l’échiquier dans une configuration plus familière, le centre de l’échiquier représente la piste et les bandes où se trouvent les pièces, les espaces annexes, bar, tables, chaises, où sont assis les protagonistes.

En premier lieu, vous, la Reine de la soirée, cette appellation vous est due indubitablement, en face, l’autre, la pouffe en noir sac poubelle qui se croit la Reine du Bal et qui veut vous piquer le falot à vos côtés qui discute avec son pote l’allumé, pendant que vos deux copines aux deux coins jouent les tours de garde, prêtes éventuellement à danser un petit roque avec votre roitelet chéri, comme cela, ça l’occupe, vous laissant à votre objectif principal, à savoir, faire le coup du couloir à ce beau ténébreux, si élégant, là-bas, dans son costume noir, dont l’ insupportable défaut est celui de vous éviter, l’insolent… plus on le suit, plus il vous fuit. Ah, là, là, ces mecs, rien dans les couronnes ! Et les autres, là, de l’autre côté, sans cesse à manigancer pour coucher votre petit Shah et ça mate, et ça fait pat de velours...

Bon, heureusement vous pouvez compter sur les deux cavaliers de vos deux copines pour seconder vos machinations, très utiles pour marquer à la culotte l’objet de vos désirs secrets. Il faut faire gaffe parce qu’en face, il y en a aussi deux, toujours à sauter sur tout ce qui bouge et vous êtes une de leurs cibles favorites ! Si le bal est molasse, vous pouvez toujours rire un moment en compagnie de votre bouffon favori ; il serait risqué d’affirmer qu’il lui manque une case, elle est aussi noire que vos complots les plus finement ourdis.

Enfin, en première ligne, la pitoyable piétaille de votre ego agrémente le décor de vos plaisirs, danseurs insouciants, ils constituent le socle injustement méprisé de la qualité de nos soirées, avançant quoi qu’il advienne. Attention, si vous laissez une pièce mineure arriver sur votre (plate)bande, elle peut être promue Reine. Que de soucis !

A nouveau le coup du Berger. Laisser le bal s’ouvrir comme d’habitude (pion e2-e4 suivi de p e7-e5).et là, DE SUITE vous vous levez et allez sur le bord de piste (Dame d1-h5 !?), ça va illico faire bondir un cavalier (Cavalier b8-c6), mais vous n’avez cure de l’échange, vous envoyez votre pote le fou l’inviter à boire un coup au bar pour détourner son attention ,(Fou f1-c4). Si ça marche, il se trouvera certainement un autre pour tenter sa chance (Cavalier c8-f6 ??), vous mettez souplement ce mort de faim dans le vent en soufflant d’un seul regard le timoré qui faisait barrage, (Dxf7 !!), c’est le mat. Brillant !

Claude Collange

3 -  On retrouve également la terminologie ouvert fermé, semi ouvert, etc.
4 -  Improprement attribuée à Napoléon




1.Posté par Pierre Alain GOURION le 01/11/2014 10:45 | Alerter
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"N’écoutant que ses pulsions primaires et confiant en lui, il tente une approche de charme (Cavalier c8-f6 ??)"
Non. Ce couillon fait g8-f6 !

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