La Voix du Bandonéon s’est envolée


Rédigé le Jeudi 1 Juillet 2010 | Lu 772 fois



Bouleversons notre programme, les articles et la rédaction elle-même car le ciel n’a pas pu attendre ! Le génial chanteur et bandonéoniste à la fois, Rubén Juarez, cet excessif viscéral qui nous a bouleversé par son art accompli du tango est parti en éternelle tournée ce lundi 31 mai, à 62 ans, des suites d’un cancer. On croyait qu’il n’allait jamais nous lâcher tant sa considérable énergie et sa capacité à croquer la vie et le public nous laissait sans voix, alors qu’il nous livrait la sienne, généreuse, impliquée, même si elle changea au cours des longues années de vie nocturne.

 

Né en 1947 dans le village de Ballesteros, dans la province de Córdoba, puis arrivé à Buenos-Aires, dans le quartier d’Avellaneda, dès ses deux ans, il agrippe ses mains et sa vie à la guitare et au bandonéon dès l’âge de six ans. Sa mère, le voyant fabriquer des petits bandonéons de papier, lui en offre un et l’incite à étudier. Il chante depuis toujours, d’abord dans les fêtes familiales puis à chaque occasion. C’est ainsi qu’il prend goût et l’habitude de s’accompagner au bandonéon en chantant, tout naturellement. 

 

C’est gamin qu’il débute comme bandonéoniste dans l’orchestre du Club Atlético Independiente en 1956, alors même qu’il remporte un prix de chant. Adolescent, il joue même de la guitare dans un groupe de rock, sous le pseudonyme de Jimmy Williams ! Mais c’est grâce à Héctor Arbello (ex-guitariste de Julio Sosa) qu’il parcourt le pays en chantant et qu’il apprend à nuancer. Il débarque dans la vie des tangueros portègnes à la fin des années 60, grâce à la rencontre essentielle d’Horacio Quintana, ex-chanteur de l’orchestre de Lucio Demare, qui l’entend chanter du côté de Santa Fe et le fait débuter dans le mythique Caño 14. Il y apprend le métier et la scène.

 

Non seulement il relève le défi de supplanter Julio Sosa qu’il admirait tant (mort tragiquement en 1964) mais Anibal Troilo qu’il vénère lui demande d’être son parrain artistique ! Que de bons présages ! Il enregistre alors en 1969 chez Odéon son premier album de tango Para vos canilla et devient une figure clé de la scène tanguera avec un style personnel et affirmé. Grâce à sa participation à des programmes de télé et à des œuvres théâtrales, sa popularité ne fait que croître dans les années 70. En 1978, alors qu’il décroche son premier disque d’or, la télévision espagnole lui permet une notoriété croissante. On parle d’un phénomène Juarez.

A une époque où le tango est en voie d’extinction, il a l’opportunité d’être accompagné par des orchestres dirigés par les plus grands du moment : Carlos García, Armando Pontier, Raúl Garello, Roberto Grela et Leopoldo Federico. Avec une carrière de soliste mais également en créant des spectacles avec d’autres chanteurs comme Raúl Lavié, Chico Novarro, Roberto Goyeneche ou des figures du rock argentin telles Charly García, Fito Páez, Lito Nebbia, Juan Carlos Baglietto ou encore le catalan Joan Manuel Serrat ou Mercedes Sosa et Luis Salinas, il parcourt toute l’Amérique Latine, le Japon et l’Europe. A Paris, il se produit en 1981 aux Trottoirs de Buenos Aires et encore en novembre dernier sur la scène du Studio de l’Ermitage. 

 

En 1983 commence une longue aventure au Café Homero qu’il dirige et où il partage la scène avec Roberto Goyeneche, le pianiste Osvaldo Tarantino ou le chanteur Angel Díaz.

 

En 1987, il tourne dans le film Tango Bar de Marcos Zuriñaga avec l’acteur Raúl Julia et la chanteuse Valeria Lynch à Porto Rico avec une musique composée et dirigée par Atilio Stampone. Ce fut l’occasion de montrer ses multiples talents et d’être reconnu par le public hispanophone.

 

Grand admirateur de Carlos Gardel, il reprend quelques-uns de ses thèmes et lui dédia même son Don Carlos de Buenos Aires et El candombe para Gardel avec Rubén Rada. Il recrée des versions d’anthologies de grands classiques comme Desencuentro, Malena, Tinta roja, como dos extraños tout en interprétant les jeunes auteurs et compositeurs qu’il rend à la mode comme Chico Novarro, Héctor Negro, Horacio Ferrer ou Juanca Tavera ainsi qu’Eladia Blazquez à qui il rendra hommage avec son Para Eladia sur des paroles de Chico Novarro. Il ajoute à ses talents celui de compositeur avec Mi bandoneón y yo, Qué tango hay que cantar, Toco y me voy, Vientos del 80, El segundo violín ou Cuestión de ganar.

 

Puis il fait une parenthèse de 15 années sans enregistrer mais en se produisant toujours sur scène. «J’ai vécu tout ce que je devais vivre à Buenos-Aires» : il s’installe avec sa famille à Villa Carlos Paz près de Córdoba où le climat semble lui être plus favorable pour ses bronches fragiles. En 2002, il réalise son albúm blanco : «pour moi, c’est comme retrouver un vieil amour», où il intègre encore de nouvelles compositions comme Ciudad de Nadie (Ogivieki/Szwarcman). 

 

Coquet malgré ses kilos accumulés, il gardera ce corps de géant avec un bandonéon qui semble chaque fois plus petit. Grand séducteur dans l’âme, exubérant autant qu’émouvant, doté d’une oreille absolue, il se raconte sur scène, interpelle le public, toutes générations confondues, le charme, le rend complice de ses frasques, s’amuse avec ses musiciens. Authentique chanteur de tango criollo, c’est un musicien accompli qui nous fait ses confidences et y mêle son humour.

 

Son audace créative peu commune n’a d’égal que sa grande intuition musicale. Il connaît tous les tics, les trucs, tout ce qu’il faut faire avec ce tango qu’il a incorporé, en y ajoutant des accords modernes et en «défossilisant» le tango.

 

Unanimement reconnu pour sa force d’interprétation et sa présence scénique, véritable figure de la chanson populaire et du spectacle, c’est un voyageur nocturne, incessant, au phrasé doublement risqué, qui lui permet de jouer et de chanter avec la conscience de tout ce qui se passe sur scène et dans le public. Le tango semble être un jouet avec lequel il exprime son amour fait d’humilité, simplicité et spontanéité. D’une énergie intimidante et d’un talent incomparable, cette complémentarité chant/bandonéon est absolument étonnante, unique et géniale.

 

Après avoir travaillé de longues années avec José Ogivieki, il s’est entouré du jeune et talentueux pianiste Cristian Zárate, comme directeur artistique avec lequel se produisait une belle alchimie humaine et musicale. 

 

J’aurai pour ma part, eu la chance de le voir sur scène pour la première fois en juin 2001 au Théâtre National de Chaillot à Paris, où il me demanda de devenir son agent pour l’Europe ! Je le revis en 2007, dans un café de la rue Corrientes juste avant un concert où il fit une chute de pression qui m’empêcha de l’interviewer... Desencuentro.

 

Aujourd’hui, nous nous sentons orphelins, déboussolés; il nous manque déjà terriblement et nous ne savons plus quel tango il nous faut chanter... Ne nous reste qu’à nous repasser en boucle sa musique, Gracias Negro ! Levons les yeux pour voir une étoile de plus briller dans le ciel.

 

Solange Bazely

Paru dans le magazine Tout Tango n°240 juillet à septembre 2010




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