LES NOUVEAUX SAUVAGES: TENSIONS SOCIALES ET PETAGES DE PLOMBS


Rédigé le Lundi 26 Janvier 2015 | Lu 716 fois




Bon, on commence par la fin : « Les nouveaux sauvages » de Damian Szifron est un film épatant à aller voir de toute urgence !

Ceci étant posé, on va détailler un peu l'objet.

Formellement, ce film réactive un genre très usité dans les années 60 et tombé en désuétude depuis :  le film à sketches avec thème central. Oui, d'accord , il y a une exception récente notable, c'est « les infidèles »  avec Jean Dujardin et Gilles Lelouche, mais bon...
Ce qu'on pourrait aussi reformuler comme une collection de courts métrages si l'on veut.

En l'occurrence chacun des six sketches répond à un déroulement immuable. Ca commence comme une scène de la vie normale et tranquille, limite cliché. Et puis il y a une petite contrariété, limite cliché là aussi,  qui joue le rôle du premier grain de sable dans la jolie mécanique, et les motifs de contrariété se succèdent jusqu'au pétage de plomb final qui souvent se termine mal.

 

Petit passage en revue des situations de départ :
un mannequin prend un avion pour aller participer à un défilé et commence à dialoguer avec son voisin  de siège ; par hasard ils ont connu la meme personne, et ils n'en ont pas gardé un souvenir très valorisant...
La serveuse d'un restau paumé au bord d'une route  s'ennuie dans un établissement vide. Un type entre et voudrait commander à diner... D'un seul coup, elle se rappelle qui il est...
Un type, genre cadre, presque cloné sur Georges Clooney, avale des kilomètres dans une bagnole de frime (le genre grosse berline allemande avec intérieur cuir) sur une route déserte jusqu'à rattraper une caisse pourrie qui le précède...
Un ingénieur expert en démolition de bâtiments fait péter très professionnellement des silos désaffectés, repart chez lui et  s'arrete en rentrant devant une patisserie pour acheter le cadeau d'anniversaire de sa fille...
 Un jeune homme rentre de virée nocturne dans la belle voiture de son papa,  et la gare devant la non moins luxueuse maison du meme papa  mais l'avant est un peu enfoncé et il y du sang sur le phare...
Un mariage façon conte de fée avec des mariés bien arrangés pour l'occasion, des beaux parents ravis, des invités endimanchés, un DJ qui fait du boum boum pour faire fete, et un mec payé pour filmer. Ca fait un peu cucul, certes, mais bon, c'est le plus beau jour de sa vie pour la mariée...
 

Et d'un coup, un petit truc contrariant, suivi d'un autre. C'est l'escalade, malgré les tentatives des personnages pour en sortir, et ces dernières vont meme, à leur corps défendant, construire l'engrenage qui construit inexorablement au pétage de plomb. Celui ci va loin et c'est meme fatal à un ou plusieurs des protagonistes. Bien entendu, il est hors de question d'en révéler plus pour ne pas gacher le plaisir !

 

Dans l'absolu, on se dit que c'est tragique et qu'il n'y aurait pas matière à en rire, mais le talent de Damian Szifron est justement d'arriver à nous faire rire avec ce qui devrait nous faire en pleurer. C'est caustique, cruel, acide, saignant, ridicule, excessif et justement c'en est jubilatoire. Peut etre parce que chacun d'entre nous a été confronté à la déception amoureuse, aux emmerdements du quotidien,  à l'injustice sociale, au poids du passé, aux extorsions de pognon, et qu'on a tous révé de se laisser aller à péter les plombs, mais qu'on ne l'a pas fait et que du coup on jubile de voir d'autres le faire à notre place.

 

Ne pas s'y tromper, il y a là, comme peut etre dans le cinéma italien des années 70, une féroce satire des rapports sociaux et notamment des rapports de classe.
On y met en scène en effet essentiellement une Argentine pétée de tunes (ou au minimum middle class aisée), celle qu'on ne croise pas forcément partout en tout cas, confrontée à ses démons intérieurs d'une part et à l'existence d'une classe plus humble, quand ce n'est pas à l'absurdité d'un système qui tourne en roue libre autour des valeurs du fric. Dans ce joyeux jeu de massacre, nul n'est épargné, meme si c'est quelquefois en fiigrane: le système judiciaire, les chaines d'info continue, le business cumulé à la politique, les concessions de missions publiques à des requins de la finance, l'instrumentalisation des moins riches y compris pour les causes les moins avouables....
Là où des français en feraient des caisses dans un ciné-tract explicitement dénonciateur ou une comédie ratée, les anglais une comédie réussie et attachante avec un brin de poésie, et les ricains un grand spectacle déjanté (avec des bons et des méchants, des effets spéciaux et quand meme un discours moralisateur, faut pas déconner), les argentins s'attachent eux à psychologiser l'absurde façon nihiliste en jetant de l'acide sur les plaies. Damian Szifron, jeune réalisateur de 39 ans, n'échappe pas à cette ligne de conduite qui produit un des cinémas les plus dynamiques et créatifs actuels.
Allez donc le voir !
Eric Schmitt




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