LE MODELE DES FESTIVALS TANGO EST IL EN CRISE?


Rédigé le Mercredi 26 Mars 2014 | Lu 3622 fois


Il fut un temps en Europe où les évènements tango s’appelaient festivals et pas autrement. Dans un laps de temps donné (3 jours, voire plus) où se concentraient dans une ville donnée concerts, stages de danse, soirées bal avec démo (voire spectacle). Le public tango s’y retrouvait sans exclusive pour partager quelques jours de fête parce que ça changeait de l’ordinaire d’une milonga locale hebdomadaire. Une petite sensation vaguement orgiaque de s’être gavé de tangos et d’abrazo pour passer deux ou trois mois avec une sensation de plénitude et de beaux souvenirs à se remémorer. Pour les organisateurs, il s’agissait de trouver orchestres, couples d’enseignants, DJs, salle, sono, éclairage, et c’était parti. Ca reste vrai pour une large part. Mais le développement du tango a changé quelque peu la donne.


Salle du festival Danubiando (Budapest 2012)
Salle du festival Danubiando (Budapest 2012)
Désormais,  il n’est guère de coin de France ou de Navarre (et au-delà des frontières) qui ne  propose son festival. Festival de taille variable : entre Tarbes en Tango qui bénéficie d’un investissement massif des pouvoirs publics, et le festival organisé dans une ville moyenne par une structure associative à budget  forcément limité, il y a une différence d’ampleur conséquente. Mais l’articulation programmatique reste plus ou moins la même (concert-bal-démo, cours, apéros tango, musique live). La proposition s’enrichit souvent depuis quelques années, d’accessoires tels que conférences ou ciné, voire de stages pour musiciens ou d’expos (peinture ou photo).
En tout état de cause, par définition, le festival garde toujours une orientation d’ouverture (potentielle du moins) vers le public non tanguero. Pas besoin de savoir déjà danser pour aller voir un film ou écouter une conférence, ou un concert assis, et éventuellement  participer à une séance d’initiation. Accessoirement ça aide au recrutement local de nouveaux convertis. Pour les soirées, c’est un peu moins évident, car l’essentiel de l’offre consiste en un bal. Néanmoins ça permet d’écouter un orchestre live et de voir une série de démos. Ce qui explique que la salle se vide en partie, pour la partie plus néophyte, voire totalement profane, du public, une fois celles-ci achevées. Pour les organisateurs confrontés aux réalités de la gestion budgétaire, ça joue dans un sens positif de ce point de vue (plus de recettes que celles qu’on peut attendre d’un public de seuls tangueros grâce à des entrées supplémentaires) mais aussi  pénalisant (le point de passage obligé de proposer un orchestre ou des démos ne s’obtient pas sans ouvrir le portefeuille…). Reste à savoir comment la balance se fait in fine.
Autre point de passage plus ou moins obligé : proposer des stages. Pas nécessairement parce que la demande est aussi forte qu’aux débuts de l’implantation du tango en France, (l’offre a bien explosé aussi) mais parce que les démos à donner à voir reviendraient trop cher par rapport au surplus de recettes  que leur annonce peut générer et parce que l’amortissement du déplacement se fait plus facilement  si on le répartit sur des recettes de stage ET des entrées à des soirées.  

orchestre à Tarbes en Tango
orchestre à Tarbes en Tango
La prolifération de festivals petits et grands n’est pas allée sans poser de problèmes  de plus en plus conséquents aux organisateurs. Celui de la concurrence, déjà évoqué, n’est pas neutre. Quand il y a quinze ans les tangueros de tout poil n’hésitaient pas à faire 800 kilomètres  parce qu’il n’y avait qu’une seule date dans le mois, ils sont aujourd’hui en situation  de choisir entre deux ou trois endroits différents quasiment chaque semaine dès que revient le printemps et pendant tout l’été.  Certes le nombre de tangueros s’est élargi de manière conséquente dans les 15 dernières années, mais le succès (d’affluence, s’entend) n’est pas forcément au rendez-vous. Il s’ensuit donc une surenchère : proposer plus de couples de danseurs à l’affiche, très connus voire archi connus, plus de DJs très connus, plus d’orchestres, plus de jours de festivals, etc.  Tout ça a un coût qu’il est de plus en plus difficile d’éponger, sauf à trouver des salles plus grandes. Et la logistique devient un casse-tête de plus en plus ardu : il faut une sono plus puissante, plus d’éclairages, plus de personnel à l’accueil, au bar, voire à la sécurité, plus de salles de cours, veiller à la capacité d’hébergement que peut proposer la région… Et évidemment faire venir plus de public en conséquence.

apéro tango au festival de Tarbes
apéro tango au festival de Tarbes

Si le festival de Tarbes semble globalement maitriser le sujet, grâce à l’investissement conséquent de l’Office du tourisme local, pour des plus petits festivals, l’affaire peut s’avérer plus compliquée. Certains évitent de passer à l’étape d’augmentation de taille, préférant jouer la fidélisation du public des années antérieures et la reconduction d’une organisation rodée et maitrisée plutôt que de rechercher  des solutions de locaux que ne peut pas nécessairement proposer la ville. Le Festival de Saint Geniès d’Olt se joue depuis quelques années déjà à guichets fermés. Comme l’indique son organisateur, Jean François Auguy : « le but premier du festival , c’est bien sûr de proposer un évènement à un public qui vient de plusieurs régions limitrophes, nous cherchons une grande diversité des régions ce que nous parvenons à peu près à faire, 5 nations et 45 départements et de passer un bon moment,  mais surtout de s’adresser à un public local néophyte, de donner à voir du tango argentin à celui-ci pour aider au recrutement et au renforcement de la movida tango dans la zone Aveyron et alentours. J’estime que dans une soirée du festival, il y a environ  150 personnes qui ne sont pas à la base danseurs de tango. Mais c’est une dimension importante. On a quelquefois des retours de ce public là qui nous dit qu’il ne perçoit pas forcément la différence fondamentale avec un bal musette, quand ils voient les danseurs lors de la milonga... Ce qui est important c’est la dimension mise en contact avec le tango. Donc la proposition de la soirée est de leur donner à voir et à entendre. Bien sûr le public tanguero n’est pas oublié, et la proposition du bal est faite pour qu’il danse, mais ce faisant il participe à l’animation vis-à-vis de ce public néophyte . Je suis par ailleurs  convaincu que le partenariat avec les collectivités locales serait plus fragilisé s’il n’y avait pas cette dimension et que l’évènement était centré sur le seul milieu des tangueros purs et durs. Il faut bien se rendre compte que la mise à disposition de moyens publics est observée par l’électeur qui est aussi contribuable».  Cette préoccupation se retrouve  manifestement à Tarbes où clairement depuis les origines, une soirée est ouverte gratuitement au public local et où la proposition de spectacles les vendredis et samedis est orientée vers le public non tanguero, la partie ultérieure de la soirée s’adressant plus nettement aux danseurs, (les deux publics se croisent en sens inverse à la fin de la partie spectacle).  A ceci près que la municipalité et la population ont parfaitement intégré l’importance en termes de retombées économiques et de notoriété de la ville, ce qui empêche de fait toute remise en cause du festival… mais oblige à une adaptabilité aux nouvelles  tendances et attentes des publics.

festival tangopostale
festival tangopostale

Les danseurs confirmés ou s’estimant tels, prennent désormais souvent peu ou pas de cours en journée. Plusieurs explications à cela : certains estimeront (pas forcément à raison, mais qu’importe) qu’ils n’ont plus besoin de prendre de cours, ou qu’ils en savent suffisamment pour pouvoir se faire plaisir sur la piste, d’autres, s’ils continuent à suivre des stages, privilégient pour cela les propositions de stage sur un  week end dans une ville où il n’y aura qu’une soirée « normale » ou presque, quitte à se rattraper en mode bal exclusivement lors d’autres évènements pour en profiter pleinement. Une sorte de séparation entre les moments où l’on travaille son tango et les moments où on ne s’intéresse qu’au fun.  Dès lors, ils seront à la recherche d’évènements où ils auront la quasi-certitude de trouver des partenaires à leur mesure en grande quantité et une circulation sur la piste vaguement fluide.  S’ils ne crachent pas une petite démo, histoire de se reposer, ils ne vont pas forcément apprécier 3 séries de 4 thèmes par trois couples différents dans la même soirée, car ils auront tendance à penser que cela leur vole du temps de tanda. Phénomène récent mais significatif, il n’est désormais pas saugrenu que certains profitent du temps de démo pour aller fumer, ou commander au bar, voire s’assoir à leur table pourtant mal placée vis-à-vis de la piste, pour discuter avec un vieux copain. Dans cette configuration à deux ou trois couples de profs, souvent, l’organisateur réduira d’ailleurs le temps de passage de chaque couple à deux thèmes. Un couple d’enseignants connu internationalement me confiait il y a déjà quatre ans de cela avoir enseigné , ainsi que les autres  couples collègues,  dans un festival important du sud de l’Europe à des classes très moyennement remplies, alors que les soirées de bal y connaissaient des affluences de l’ordre du millier de personnes. Bien entendu, lors de la fermeture d’une soirée à 3 heures du matin, ce public-là cherchera le lieu de l’after, quitte à l’organiser spontanément. Les milongas de bord de mer à Sitgès sont nées comme ça, il y a déjà longtemps, le bar du Paris Roubaix à Tarbes idem : c’est peut etre le café le plus célèbre de France chez les tangueros (il s’y fait meme des afters d’afters au petit matin, et un after de despedida le dimanche de cloture du festival).Et de plus en plus de festivals ont été amenés ces dernières années à proposer des lieux d’afters (quitte à les « sous traiter ») pour tenir compte de cette tendance.

festival tango Alchemie (Prague) 2012
festival tango Alchemie (Prague) 2012

A l’inverse, les danseurs plus moyens ou plus récents, auront tendance à focaliser sur les cours, mais ne se hasarderont que peu à bruler les parquets jusqu’à 5 heures du matin car ils n’auront que peu d’énergie pour les cours de la fin de matinée qui suit. Eux, par contre, moyennement à l’aise pour circuler sur des pistes bondées, seront plus motivés par l’idée de regarder les démos ou d’écouter l’orchestre, car leur capacité d’émerveillement est encore intacte et ils sentent qu’ils ont encore beaucoup à découvrir de ce monde qui s’ouvre à eux. Deux mondes pas totalement étanches, bien sûr, mais qui ont des attentes différentes et auxquels les organisateurs peinent à donner des réponses, vu le surcroit de travail et la complexification logistique que cela occasionne.
Si l’on réfléchit bien, ce n’est pas un phénomène si nouveau  que cela. Tarbes en Tango, le plus gros évènement de France et peut être d’Europe, propose depuis longtemps des milongas de rue en après-midi, à l’heure où il y a encore des stages, a rajouté depuis 5 ou 6 ans des afters au programme, sans compter les apéros tango entre la fin de ces milongas d’après-midi et le début de la soirée officielle. La batterie de mesures d’adaptation prises par ses organisateurs est impressionnante à cet égard et mérite d’ailleurs un article spécifique sur le sujet, (à venir) mais il convient de souligner le caractère spécifique de cet exemple, qui a beaucoup à voir avec la taille particulièrement importante des publics drainés et avec l’appui logistique de la ville.
Pour beaucoup d’autres festivals de taille moyenne ou plus modeste, l’équation est nettement plus compliquée. Comment assurer la logistique si on démultiplie les propositions parallèles dans le même festival ? Comment le public va-t-il s’y répartir et n’y a-t’il pas un risque financier à cette dispersion ? Faut-il au contraire cibler un type de public spécifique ? Comment équilibrer les budgets dans un contexte où d’une part les pouvoirs publics resserrent très franchement les budgets d’animation culturelle, et où d’autre par la crise économique sape les budgets des tangueros ?  Un série de questions qui appellent des réponses pas évidentes et où le moindre faux pas pourrait se révéler fatal.
Dans ce contexte, on voit fleurir des appellations d’évènements qui, par leur énoncé, marquent leur différenciation avec le mot festival et les concepts qu’il véhicule: festivalitos, marathons, encuentros… quand une appellation spécifique n’est pas forgée spécialement.
Eric Schmitt

soirée rouge festival Tango Alchemie (Prague) 2012
soirée rouge festival Tango Alchemie (Prague) 2012

Dans une série d’articles à venir, ces alternatives, les motivations voire « l’idéologie » de leurs promoteurs et de leurs publics seront abordées. Ainsi qu’annoncé dans le corps de cet article, le cas particulier de Tarbes fera également l’objet d’un traitement particulier pour aborder les réponses apportées à ces phénomènes bien identifiés par ses organisateurs.




1.Posté par Luigi le 27/03/2014 23:02 | Alerter
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Un grand et chaleureux merci à Eric pour cet éclairage.
A bientôt sur les pistes d'un Festival, d'un Encuentro, d'un Marathon, ou plus modestement d'un Festivalito,....

2.Posté par Thierry le 01/04/2014 10:09 | Alerter
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Merci Eric pour cet article intéressant et plutôt exhaustif sur la question des festivals. Une omission de taille il me semble, sur les raisons pour lesquelles un danseur ne participe pas aux cours dans les festivals : leur coût !
Au-delà de la fatigue , et en plus des frais de participation au festival, payer en général 20 euros voire 25 euros pour un cours de 1h30 avec parfois 30 personnes (voire plus) est sans doute prohibitif a certains... Il est vrai que le même tarif est souvent désormais appliqué aux stages locaux, qui rapportent donc également environ 400 euros de l'heure !!!
Au vu des tarifs bien plus raisonnables pratiqués dans d'autres activités similaires (autres danses, yoga, etc...) on peut craindre un effet d’élitisme pas forcément souhaitable, et peut-être un début d'explication au développement grandissant des encuentros et marathons qui excluent maestros, cours et démos ?
Un fuerte abrazo

3.Posté par Thierry le 02/04/2014 11:45 | Alerter
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J'ai essayé de poster un commentaire mais je n'ai pas l'impression que cela marche...

4.Posté par Eric Schmitt le 02/04/2014 15:12 | Alerter
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La question des couts n'est évidemment pas neutre. Et c'est justement ce qui était posé en filigrane. Le cout de l'organisation d'un festival se répercute nécessairement sur les prix proposés. Location de salle, éventuellement location d'un parquet adapté (ex: festival Tangopostale, mais surtout cachet des musiciens (et charges sociales), salaire des profs (et charges sociales), cachet des DJs (et charges sociales), sans compter prise la prise en compte des déplacements, repas et hébergements des intéressés. Pour celui qui ne tient pas à danser sur un orchestre, ou à voir des démos, le cout de la soirée peut apparaitre élevé.
Compte tenu des sommes réclamés par des profs connus, l'organisation d'un stage dégage souvent plus de perte en soi que de bénéfices nets (qui nécessitent d'etre compensées par les entrées de la soirée où ils vont faire une démo).
Quant aux DJs connus qui ne viennent donc pas gratuitement, ils absorbent déjà le montant d'un nombre conséquent d'entrées (et cela pèse aussi sur le cout des marathons et encuentros, ça se mesure d'ailleurs sur le cout des entrées qui a tendance à augmenter).
Mais d'un autre coté, c'est aussi une réponse aux exigences du public, qui veut du parquet, des éclairages, des DJs compétents, de la place sur la piste, des démos de gens célèbres, etc
La question au fond, pour l'organisateur, c'est de savoir où se trouve le point d'équilibre entre ces attentes, les couts à assumer pour y répondre, les prix demandés au public et l'évitement du risque de prendre un bouillon financier.

5.Posté par Sarina Cassaro le 16/02/2016 02:20 (depuis mobile) | Alerter
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Merci Eric d''avoir fait cet éclairage sur l''organisation des festivals. Il est important que les tangueros sachent ce qu''il se passe de l''autre côté. Ton analyse de la situation actuelle et juste, j''attend la suite avec impatience.

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