L’art de l’invitation au tango argentin


Rédigé le Mercredi 24 Août 2016 | Lu 421 fois


La façon d'inviter conditionne largement la façon de danser ensemble un tango où chacun développerait, en plus de sa conscience individuelle de danser, une conscience globale concernant tout ce qui se vit dans la milonga.
Les deux textes présentés ici décrivent deux points de vue, celui de l’homme et celui de la femme.


L’art de l’invitation au tango argentin

Partons d’une observation qui, même marginale, peut se révélée suffisante pour altérer l’ambiance globale d’une milonga.
- Si la danse s’inscrit dans un réel désir mutuel de danser, elle devient naturellement plus belle. Ce que vit le couple rayonne sur l’ensemble de la milonga d’une énergie qui par effet de boule de neige donnera envie.
- A l’inverse, si l’un des deux se sent contraint ou obligé, une fausse énergie rayonne sur l’ensemble du bal et oriente la soirée vers une ambiance pesante.

Quels sont les repères qui régissent l’invitation.

Bien que cela arrive encore, nous voudrions éviter cette pratique selon laquelle d’un côté l’homme (le leader) invite et de l’autre la femme (le follower) accepte. Cela fausse d’entrée l'équilibre de la relation entre les partenaires. Pour contrebalancer cela, rien n’a été trouvé de mieux que d’utiliser la même chose mais dans l’autre sens, la femme invite et l’homme doit accepter. Utilisé en tant que tel, nous l’éviterons tout autant. Attention, ce qui est souvent appelé « quart d’heure américain » ne doit pas être confondu avec la mezcla abordée plus loin.

Comment équilibrer l’invitation et faire en sorte que les hommes et les femmes y prennent une part active?

1- Tout le monde peut inviter qui il/elle veut et quand il/elle veut si il/elle le désir.
2- Mais, nul(le) n’est obligé(e) d’accepter une invitation surtout si il/elle ne le désire pas vraiment ; en y mettant la forme bien entendu.

Autrement dit, tout le monde invitent librement qui il/elle le veut .... dans les limites du désir de l’autre.

En conséquence, si une personne, sans attention préalable s’avance pour inviter une autre personne, elle se place en position d’essuyer un refus.

- Le point 1 est le garant d’une expression potentielle de liberté et de désir de chacun.
- Le point 2 est le garant que cette liberté et ce désir ne s’exprimeront que de façon mutuelle et consentie.

Changer la séquence !!
- Ne plus se déplacer pour aller inviter directement une personne. …. Mais …
- À distance, s’assurer de l’invitation avec accord mutuel, puis ensuite et seulement ensuite, se déplacer vers la personne qui restera assise jusqu’au dernier moment.

Quand ? L’instant le plus favorable pour inviter à distance est sans conteste la cortina, espace de respiration entre deux tandas.

Comment ? Pour signifier votre intention de danser avec une personne, il suffit de la regarder. C’est le plus simple. Mais plus subtilement, chacun autour de la piste enclenche en même temps son petit radar intérieur, cette attention globale permettant de percevoir dans la salle une ou plusieurs intentions de danse. Les regards balayent l’espace sans se fixer, se cherchent, s’évitent aussi. Voila, votre regard croise et se fixe sur celui d’une autre personne. Il y a intention de danser. Soyez clair le plus possible en évitant un regard de type « 2 de tension !!! ». Les deux confirment alors d’un signe de la tête discret, précis et complice. Alors et seulement alors l’homme se lève, s’avance jusqu’à la danseuse en confirmant clairement et régulièrement l’invitation du regard à mesure qu’il s’approche. Bien sûr, avec le monde la confusion devient possible entre les regards. Mais cet art n’en devient que plus agréable.

Une exception : La Mezcla
La « mezcla » est parmi bien d’autres, une forme de jeu destinée à créer du lien social en début de saison ou dans les pratiques, rarement en milonga. Pendant un laps de temps bien défini, chacun invite qui il/elle veut avec cette fois-ci : obligation d’accepter.

Là-bas ? C’est comment ? Dans beaucoup de milongas argentines les clients sont placés dès leur arrivée. Les tables sont disposées selon des schémas particulièrement pensés par les organisateurs afin de favoriser l’invitation à distance. Chaque personne est un point de repère dans la milonga, hommes, femmes, couples. L’organisateur qui le sait bien, met tout en place pour satisfaire les danseurs et les danseuses. C’est son métier et son business. Il faut comprendre que la milonga est une entité sociale, l’histoire de vie d’un groupe pendant quelques heures. Comme les voix d’un même chœur, le résultat global ne peut se transcender que si chaque note sonne juste. Les tandas dansées sont comme les voix de ce chœur.

Attention globale… désir mutuel… mais aussi refus sincèrement exprimé et respecté… danse ressentie sur une musique ressentie… tous ces ingrédients participent telle une subtile alchimie, au plaisir collectif et authentique de danser ensemble.

En conclusion : Nous pratiquons un art ouvert, avec certes une histoire, des traditions, des légendes et des secrets, mais un art ouvert, subtil et évolutif. Tout ce qui est dit ici ne peut pas ne pas être su du danseur de tango argentin, mais en même temps, ne peut à aucun moment devenir règle absolutiste. Ce serait exactement atteindre l’objectif inverse et oublier que si la danse s’inscrit dans un réel désir mutuel de danser, elle devient naturellement plus belle et rayonne sur l’ensemble de la milonga d’une énergie qui par effet de boule de neige donnera envie.

Alors le plaisir individuel de danser dans l’instant deviendra bonheur de danser ensemble sur la durée.

Jean Minicilli
Tango ? Tango !
Lille – octobre 2013




Le cabeceo : Cette Antiquité, nécessaire et appréciable.

Le cabeceo ! L’orgueil des milongueros, entité propre, ce signe discret mais public, ce lien qui traverse la piste de façon invisible ou à peine suggéré. Le cabeceo ! Toute une institution ! Un monument tanguero, vieux comme une relique mais toujours utile et en vigueur.

Certains disent qu’il est anachronique et qu’il doit même disparaître pour des formes de relation plus modernes entre les hommes et les femmes. C’est vrai, dans certaines milongas jeunes ou informelles, déjà ce changement existe parce que tout change dans la vie quotidienne face aux temps anciens. Mais le tango est un art et un jeu plaisant peut-être parce qu’il échappe justement au quotidien et à la vie courante que nous traversons jour après jour.

Il existe des jeux pour lesquels personne ne songerait à changer les règles et chacun s’y adapte selon son style. Nous savons tous par exemple que pour jouer aux échecs nous devons en apprendre les règles et les suivre.

On entend dire que le cabeceo est dépassé parce qu’il accorde un pouvoir à l’homme et que lui seul peut faire ce signe béni d’invitation, lui seul peut inviter une femme de loin alors qu’elle doit juste attendre d’être invitée. Peut-être en a-t-il été ainsi autrefois. Mais aujourd’hui, nous pouvons adapter cette même règle à notre style actuel.

Une femme peut en principe refuser les invitations qui ne l’intéressent pas, en usant de cette simple méthode qui consiste à « balayer du regard » une zone sans s’arrêter sur le visage de celui qui veut l’inviter. C’est le plus classique. Mais elle peut aussi participer très activement au jeu de l’invitation, en choisissant du regard l’homme avec qui elle veut danser. C’est du grand art sans doute, que certaines pratiquent avec délectation, tandis que d’autres, nouvelles ou plus timides ne parviennent pas encore à faire.

Mais personne ne pourra nier qu’il s’agit d’un art, une manière savante d’accomplir un dessein, une habileté exquise, renouvelée sans cesse, à chaque tanda.

Nous pouvons voir le jeu des danseurs depuis nos tables. Ainsi au début d’une tanda, si je vois un homme se faire refuser l’invitation et tourner ensuite rapidement la tête vers moi, j’ai une sensation de « deuxième place » dans son choix et ma première réaction est de m’offenser. Ensuite je souri et j’accepte en me souvenant des fois où j’ai fait de même jusqu’à ce que j’accède à l’invitation de celui qui s’était fait longuement attendre. S’il danse bien, cela vaut la peine d’accepter une invitation de deuxième (ou troisième) place. Peut-être est-il bon de se faire attendre. Peut-être que non. Laisser planer ce hasard fait aussi partie du jeu de l’invitation.

Est-il préférable que l’homme vienne nous inviter jusqu’à notre table ? Ou devrions-nous nous avancer ? Il est des lieux aujourd’hui où les femmes invitent activement à danser. Cela permet de disposer du même droit de refuser ou d’accepter une invitation. Et surtout, cela permet à chacun de pouvoir se mettre un peu à la place de l’autre.

Est-il anachronique ou convenable de conserver la tradition du cabeceo ? Toutes les opinions semblent contenir une part de vérité. Et de plus, je change moi-même d’opinion parfois. Selon ce que nous convenons dans l’instant, le critère change ou pas, tout simplement.

Supposons que je sois dans une milonga et que le meilleur des danseurs vienne jusqu’à ma table, celui avec qui j’ai toujours désiré danser. Il est maintenant devant moi : lui dis-je non ? En accord avec mes principes en acier trempé ? Je ne crois pas ! J’accepte et même avec plaisir.

Deuxième supposition. Un ami très cher s’approche. Il n’est pas encore connu dans ce lieu. Il me demande de danser « en harmonie » pour que les autres femmes le voient danser. J’accepte son invitation sans me poser de question. Je danse sans douter.

Troisième supposition, plus compliquée : L’homme qui se présente est précisément celui avec qui je ne veux pas danser. Il est si insistant qu’il me parait impossible de refuser. Je le vois comme une bonne personne et si je refuse cela deviendrait offensant. Je n’arrive pas à avoir assez d’aplomb pour dire non, comme le font d’autres femmes que j’admire. Alors je me sens obligée de me lever pour danser. Et comme cela ne vient pas de mon propre désir, je danse sans plaisir. C’est une tanda idiote et sans grâce que je danse par obligation en me traitant intérieurement de lâche et de toutes autres sortes d’injures.

Supposition N°4, encore plus difficile. Arrive à notre table l’homme à qui nous avons déjà souvent fait savoir et de toutes les manières les plus subtiles, que nous ne voulions pas danser avec lui. Un cas rare qui se produit parfois. Il est vrai qu’il est toujours blessant de se voir essuyer un refus pour ce que nous appelons « amour propre ». Mais en général nous acceptons l’idée qu’on ne puisse pas plaire à tout le monde et je décline l’invitation. Il y a cependant ce type d’homme particulier (une très petite minorité, j’insiste), celui qui ne supporte pas l’idée qu’une femme ne veuille pas danser avec lui, se considérant infaillible et grand danseur. Il se déplace alors jusqu’à la table d’une femme parce qu’elle a décliné son invitation à distance. Dans ce dernier cas, très franchement il ne fait aucun doute qu’il faille refuser cette forme d’invitation forcée et directive. Car tout ce qui est contraint est complètement à l’opposé de l’enchantement des petits signes partagés. C’est parce que le cabeceo est convenu par les deux parties qu’il est un pacte, une convention des regards, des sourires, d’une attente construite avec le temps, parfois des années.

Il y a des gens qui pendant des années dans la même milonga font la même mirada à la même personne sans que le miracle ne se produise. Il ne se produira peut-être jamais, mais parfois : surprise ! Cet homme qui ne me regarde jamais, en cette soirée particulière, m’invite par un cabeceo précis et sans équivoque. La rencontre attendue se produit enfin et cela ne fait aucun doute, nous danserons le meilleur des tangos. Je sentirai autour de moi combien c’est agréable, combien par bonheur le cabeceo existe et qu’il est génial que depuis longtemps, très longtemps, il ait été inventé.

Rien n’est comparable à cette attente, ce moment magique quand la piste est complètement vide et que la musique amorce une nouvelle tanda. C’est comme l’attente des vacances ou du week-end, avec une route devant soi et son désir qui ne s’est pas encore réalisé. C’est comme se retrouver après la confusion, comme quand nous étions enfants à l’instant où nous commencions un nouveau cahier, créative, en écrivant une jolie lettre.

Comme on peut s’amuser avec les subtilités d’un jeu, il y a dans les milongas des clins d’œil et des signes que les autres ne perçoivent pas, une habileté à tenter de les découvrir, un humour approprié et des cartes gagnantes.

Tu te joueras aussi des sauveurs et par-dessus tout de l’ambiance fausse, passionnée, tendue, l’ambiance d’arrogance, d’audace, du « tout est permis ».

Le cabeceo, toute une institution. Pourvu que toujours on le préserve et qu’on puisse continuer à en jouer.


Traduction Jean Minicilli
Avec L’autorisation de l’auteure

Graciela H. Lopez
(Publicado en su dia en la revista La Porteña)
Buenos Aires

http://dosporcuatro.mforos.com/1188105/6553017-el-cabeceo-por-graciela-lopez/

http://www.booksfromargentina.com/es/content/mariposas-en-la-pista-0











1.Posté par Pierre le 27/08/2016 18:20 (depuis mobile) | Alerter
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Un grand merci à Jean qui résume gentiment une pratique qui devrait être clairement enseignée dans nos cours tango.

2.Posté par Pierre le 27/08/2016 18:23 (depuis mobile) | Alerter
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Un petit regret toutefois. Quand, après mirada et cabeceo pratiqué et accepté, le couple accède à la piste : merci de demander au couple qui danse la "permission" de passer devant eux sur la piste. C'est normal, on est pas des sauvages ! 😎

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