Julián Peralta

Article paru dans Tout Tango magazine n°25 - octobre/décembre 2010.


Rédigé le Mercredi 5 Mars 2014 | Lu 2214 fois


Pianiste, compositeur, pédagogue et à l’initiative de nombreux projets, Julián Peralta, 36 ans, considère le tango comme une expression de la culture populaire et en cela un apport fondamental au patrimoine et à l’identité argentine.
Alors qu’il commence ses études de piano à l’âge de 19 ans, le tango - qui a toujours été jusqu’alors la musique de fond de son grand-père - lui revient en pleine face, aussi évident qu’Ellington ou Count Basie qu’il affectionne particulièrement mais en plus proche, finalement ! Il se dit pianiste d’orchestre avant tout. Et l’orchestre pour lui, au-delà de la musique, c’est une question économique et sociale, un engagement quotidien. Cofondateur de la Fernández Fierro, qu’il a quittée en mars 2005, et de feu Cerda Negra, Julian Peralta revendique avec Astillero, créé en septembre 2005, un tango de rupture et de résistance.
Rencontre avec un électron libre bourré d’idéaux et adepte de l’autogestion, autour d’un maté, pour nous conter son expérience pédagogique.


“Je suis pianiste d’orchestre, c’est une race spéciale”

S’il enseigne l’arrangement et la composition à l’EMPA - Escuela de Música Popular de Avellaneda - depuis 2000 et à l’Academia Nacional del Tango, c’est avec l’aide d’Oscar Fischer, luthier de bandonéon que la Escuela Orlando Goñi, école atypique, sans aide institutionnelle, voit le jour en avril 2006, sous forme d’une coopérative d’enseignement autogéré, “un moyen de transmettre et non une fin en soi”. “L’école s’autofinance parce qu’on est un peu des magiciens !” confie-t-il en riant.

 

“Nous avons commencé par enseigner à ceux qui venaient nous voir et étaient intéressés de jouer. Le peu qu’on savait, on l’enseignait. Cela s’est fait d’une façon très amicale, pour faire face à une nécessité. L’expérience a commencé en 1999 avec le groupe de travail “La Maquina Tanguera” constitué de 90 jeunes qui cherchaient à monter des orchestres et cela a fonctionné de façon furieuse un an et demi. Puis nous avons enseigné de façon plus formelle, mais sans perdre l’esprit belliqueux, avec une pédagogie de l’action et des objectifs clairs, sans le rapport habituel professeur/élève. Tout le monde joue dans les ensembles de l’école. On se jette dans l’arène où l’on finit tous par jouer. C’est une expérience intéressante de jouer en public, avec d’autres musiciens d’une manière très directe et heureuse. Il y a trois orchestres typiques, un quintet, un ensemble de 5 guitares, un ensemble de 10 guitares; du matériel théorique pour faire des arrangements et composer... Tout le monde va à l’abattoir et voit ce qui fonctionne ou non. Cela crée une dynamique. Ce sont des miracles que produit l’imagination non pas parce que l’économie le permet mais parce qu’il faut trouver la façon pour ne pas dépendre seulement du nombre de bières bues par nos amis dans la milonga qui financent le salaire des professeurs. Le concept de musique populaire, le fait d’organiser un concert, de monter un répertoire, que les gens viennent et s’émeuvent va largement au-delà de bien jouer chez soi. Ici, on apprend à jouer, à partager et à profiter du processus d’apprentissage en jouant pour se divertir, par nécessité”, confie-t-il à Martine Cazenave en novembre 2008.

 

Ici, des élèves de tous âges et de toutes origines défilent tout au long de l’année, sans examen d’entrée ni de sortie, en payant 120 pesos par mois pour payer les professeurs. La location du lieu est possible grâce aux entrées et au bar de la milonga du jeudi,ou bien grâce aux orchestres qui y répètent . “Avec un investissement de départ et beaucoup d’énergie pour changer le toit, la plomberie, les murs.... Ici on ne cherche ni le glamour ni la reconnaissance”. 

 

Depuis, un nouveau lieu le “Teatro Orlando Goñi”, a vu le jour, entièrement restauré de A à Z par les musiciens eux-mêmes. Il a ouvert officiellement ses portes en mars dernier et permet de combiner l’école Orlando Goñi avec un espace pour le développement et l’expérimentation des différents groupes qui se forment à l’intérieur de l’école ou d’autres formations qui ont la possibilité d’exposer en public leur travail musical. Il y a également à disposition une bibliothèque et une médiathèque.


“Je vois l’étude des grands orchestres de l’âge d’or comme un moyen de parvenir à comprendre et finir par exprimer ce que nous avons à dire aujourd’hui mais si c’est une fin en soi de reproduire ces styles, ça n’a pas de sens”.

Véritable école de musique qui s’est développée au fur et à mesure de la demande et des besoins exprimés des élèves, c’est - selon Peralta - “le devoir des musiciens de manier le langage établi, afin d’être en condition de créer sa propre voie”. La tâche de l’Ecole est de transmettre de façon organisée et systématique les concepts fondamentaux du tango, à travers la création et le développement d’une personnalité stylistique, en formant des musiciens professionnels qui créent leurs propres projets artistiques, grâce à des cours techniques, et des pratiques en groupe et par instrument. 

 

Juan José Mosalini qui est intervenu à quatre reprises depuis 2009 confesse : “Avec ces gars, il y a un potentiel énorme, le futur du tango est garanti, même s’ils n’ont pas eu notre chance d’avoir à leur côté Osvaldo Pugliese ou Leopoldo Federico”. Il souligne l’énergie et l’envie incroyable d’apprendre des étudiants, une expérience rafraîchissante et mobilisante pour lui. 

Atilio Stampone, Leopoldo Federico ou Daniel Binelli (qui vit à New York) ont également contribué à l’enseignement, notamment lors du Festival Buenos Aires Tango 2008 où eut lieu également “la nuit des orchestres” qui a vu défiler tous les orchestres issus de l’école, face à plus de 500 personnes, au Centre culturel Julián Centeya.


“L’école est une institution avec de nombreuses activités sociales, très appréciées par tous. L’école continue malgré les tournées des différents musiciens, nous rattrapons les cours, grâce à la souplesse des élèves qui veulent apprendre et jouer.”

“Ces dernières 15 années, le tango a regardé en arrière, comme une nécessité très claire et logique. Mais ce n’est pas le tango en tant que musique populaire... On regarde cette époque pour aller de l’avant; c’est le moment. Dans tous les lieux où j’enseigne, quand je fais écouter des extraits, je sais toujours lequel ils vont préférer, le plus obscur. C’est une forme d’existentialisme culturel. Nous ne nous sommes pas mis au tango pour montrer une musique belle, nous l’affrontons comme une marque d’identité, moins lyrique, plus charnelle. Les gens savent qu’il faut se mettre dans la boue, qu’il faut ramer, résister, prendre de l’élan” s’anime-t-il, toujours son maté chaud en main.

 

Julian Peralta est un pianiste qui donne rarement des cours de piano car il n’aime pas cela. Il se réserve quelques élèves déjà formés avec lesquels il peut aborder l’esthétique. “Ensuite, quand quelqu’un veut étudier la technique du piano, je les envoie à Nicolas Ledesma ou à Susana Avés. Elle m’a sauvé la vie, c’est avec elle que j’ai étudié et, avec elle, j’ai appris vraiment.”

 

Théâtre et Ecole Orlando Goñi - Cochabamba 2536 - email : laescueladetango@gmail.com

 

Solange Bazely

 

Remerciements à Julian Peralta, Aude Bresson, Pauline Noguès et Martine Cazenave


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En 2010, l’école a accueilli environ 140 élèves dont 20 bandonéonistes.

Les salles de cours accueillent, en plus des ensembles de l’école : ensemble de percussions, de guitares, de cordes “Orquesta Gandolfo”, l’ensemble de vents “La Monzón”, et les trois orchestres typiques : “Tormenta de Champagne”, “El Chizito de Jacob” et “Lluvia de vino”; d’autres groupes comme Astillero, Ciudad Baigón ou la Típica Andariega. 

Il y a des cours individuels de bandonéon, piano, guitare, violon, flûte traversière, des cours collectifs de lecture et d’écriture musicale ainsi que d’arrangements et de compositions. 

Matières et professeurs : Bandonéon : Mariano Caló, Adolfo Trepiana et Nicolás Tognola - Ensemble : Mariano Caló - Contrebasse : Cristian Basto - Violons : Alejandro Schaikys, Marcela Vigide, Martijn Van der Linden - Piano et orchestre à cordes : Hernán Cabrera - Ensemble et arrangements : Julián Peralta - Percussion : Sebastián Acuña - Guitare : Juan Otero - Flûte : Analía Trillo

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Aude Bresson : “Je vis à Buenos Aires depuis mars 2003 et j’ai commencé à jouer du bandonéon début 2007 à l’Ecole Goñi. Je travaillais pour l’Institut International de Planification de l’Education (IIPE) de l’UNESCO depuis 2002, jusqu’à ce que je renonce à mon travail fin 2008 afin de pouvoir dédier l’ensemble de mes efforts et mon énergie à ma passion. L’école n’est pas une école comme les autres, elle a ce je ne sais quoi portègne qui la rend à la fois unique, intrigante et passionnante. En tant qu’élève impliquée depuis trois ans et demi, il s’agit pour moi d’une véritable Ecole de Vie. Bien au-delà de la question musicale, j’y ai appris certains des enseignements les plus importants dans la construction de ma subjectivité. L’école est en plus comme une famille, une communauté à laquelle je me sens appartenir.

Le besoin d’avancer, de créer, d’évoluer, car ce pays où rien ne se passe si tu ne le fais pas toi-même, l’Ecole est un environnement qui permet de renouer avec l’énergie vitale primitive de survie, moteur d’une magnifique expérience qu’il serait probablement difficile de transposer dans un autre contexte.


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Pauline Nogues, pianiste : “Je ne perçois pas mes rencontres avec Julián Peralta comme des cours. Ce sont de longs entretiens qui débouchent toujours sur une grande production d’idées et de musique. On en ressort grandi et enthousiaste. Le message reçu dès les premiers cours est clair et caractéristique de l’école Goñi : on n’apprend qu’en se jetant à l’eau. Tout ce que j’ai appris lors de mon cursus musical en conservatoire en France n’a pris de sens que lorsque la Orquesta Típica Andariega a vu le jour ! Julian m’a aidé à faire la synthèse, à préciser mes idées et à aller à l’essentiel. Donner la vie à un orchestre, c’est se lancer dans une aventure humaine et musicale très forte. La démarche est beaucoup plus importante que le but. Nous sommes 9 musiciens dont quatre issus de l’Ecole Goñi, le groupe s’est créé en septembre 2009 et nous avons donné nos premiers concerts en mai dernier. Je m’occupe de faire les arrangements et nous envisageons déjà une tournée en Europe en octobre 2011 !
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Julián Peralta a également rédigé un livre, véritable outil de connaissance pédagogique. Rat de bibliothèque et un peu alchimiste comme il aime à se définir, il analyse dans ce livre ce qui se passe dans le tango et se soulage ainsi “d’être obligé d’enseigner toute ma vie”. Le livre sert à économiser des efforts et du temps grâce à une organisation systématisée autour d’un langage commun. Il y a une longue partie avec la description de chaque élément du tango : la forme, la construction de la mélodie, orchestration, harmonie, contrepoint, les accompagnements...et une méthode d’un travail de composition afin de pouvoir re-élaborer. 

“Je suis content d’avoir pu le réaliser. J’ai constaté son importance d’une année sur l’autre. Les élèves écrivent avec plus de solidité et plus rapidement. Les partitions sont bien meilleures. Parce qu’ils peuvent le consulter. Ils ont tout ce qu’il faut pour que ça sonne. Le véritable travail, ce sont les répétitions, avec son groupe, chaque jour, au-delà du livre. Il faut avoir beaucoup de patience avant que ça sonne”, me confie-t-il en décembre 2009.Le livre autoédité se vend uniquement à l’Ecole Goñi ou à l’EMPA ou à l’Academia del Tango où Julian enseigne.


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Sexteto Astillero

Astillero est de la musique populaire. Chaque accord, chaque note, chaque passage vient avec un fond idéologique et philosophique. Nous allons enregistrer avec un orchestre à cordes uniquement des thèmes nouveaux pour notre 3ème album. C’est une nécessité artistique. Si tu es bon vivant comme l’est le tanguero, la nécessité et l’envie sont la même chose. On n’a pas deux sous mais on est des bons vivants. Si on a envie de faire quelque chose, pourquoi n’allons-nous pas le faire ? Tout tanguero qui vit dans cette relation avec un degré de conscience moyennement développé et ce contrepoids de vivre dans un pays du tiers monde, génère un amour pour la vie qui est différent : il faut faire des choses parce que demain on n’est pas sûr d’être là. C’est ce moteur, cette urgence qui nous font faire des choses. Pourquoi pas ? Ce que je constate, c’est qu’en Europe, il n’y a pas autant de conscience de la mort, beaucoup de gens laissent des choses pour le futur...” me dira-t-il en décembre 2009, finissant son maté.

Astillero travaille aussi avec des paroles actuelles, comme celle de Pablo Sensotera ou Alejandro Guyot ou à l’intérieur du groupe, spécialement Miguel Suárez, le chanteur.




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