Judith Elbaz et Christophe Lambert


Rédigé le Samedi 16 Mai 2009 à 12:27 | Lu 10135 fois | 0 commentaire(s)


Judith Elbaz et Christophe Lambert, installés à Paris depuis 15 ans où ils dispensent leur cours réguliers, sont appelés un peu partout par de très nombreuses associations pour des week-end de stages ou des plus longs séjours comme le stage intensif de juillet à Cordes*. Ils sont particulièrement appréciés pour leur talent à transmettre cet art si subtil et magique. Leur enseignement si exigeant, si personnel conséquence du long travail de recherche et d’exploration autour du mystère du mouvement, est cependant toujours donné avec douceur dans l’échange et le questionnement. Personnalité délicate et discrète, Judith s’exprime et se livre un peu plus intimement dans ses créations artistiques (écrits, courts-métrages, spectacles chorégraphiques)
Pour Paris Tango Guide, elle a bien voulu dévoiler quelques unes réflexions actuelles sur le tango, l’enseignement


Judith Elbaz et Christophe Lambert
Dans votre enseignement vous parlez volontiers de l’état du corps, de l’abrazo…Quelle approche en avez-vous ?
Longtemps, parler de l’état du corps paraissait saugrenu… Tout se passait comme si le tango n’était qu’une pratique sociale et pas une danse, et que parler d’état du corps, et aussi plus précisément de qualité d’abrazo, était déplacé. On peut néanmoins en dire quelque chose, essayer en tout cas…
C’est très intéressant d’essayer de parler des mains, comment les mains touchent et prennent vraiment sans agripper, soulever, tirer. Comment les mains sont aimantées vers le centre du corps. Qu’en prenant l’autre on ne se perd pas soi. L’état du plexus, des côtes, de la respiration. Il ne s’agit pas de formater l’abrazo pour que tout le monde ait le même, ou imaginer qu’il y en a un « parfait », mais que quelque soit sa forme, on retrouve des qualités internes, une circulation d’énergie, un relâché, mais aussi une présence, une relation concrète
Est-il possible de transmettre cela sans « expliquer » ?
Je pense que chacun en tant qu’élève a besoin de plus ou moins de comprendre ce qu’il fait, de pouvoir le formuler. Et surtout pour pouvoir s’en ressaisir ensuite, après le cours, pour avoir les moyens de retrouver une sensation, s’il l’a perdue. A une époque on disait que les argentins n’étaient pas très pédagogues (en fait, peu analytiques, soit disant) et enseignaient seulement par imitation. Qu’ils ne disaient presque rien, montraient, et magiquement les autres imitaient. Mais à y regarder de près c’est non pas seulement en montrant mais en faisant ressentir les choses, en prenant dans les bras qu’ils transmettaient. C’est pour cela qu’on apprend beaucoup au bal.
Comment décrirais-tu le « milieu »du tango aujourd’hui?
Bien sûr  il y a tellement plus de gens qui dansent aujourd’hui que lorsque nous avons commencé... Le milieu a rajeuni aussi, et les gens apprennent de plus en plus vite, en voyageant dans des festivals, en Argentine… La grande différence aussi c’est qu’il me semble qu’on n’est plus sous l’autorité d’un danseur Absolu, comme ça a été le cas avec Pablo Veron dans les années 90. Tout le monde le reconnaissait comme « le plus grand danseur », c’était le Père d’une certaine façon. Et, il faut bien dire qu’il arrivait dans le tango comme un félin. Avec Teresa Cunha ils ont formé un couple hallucinant de grâce et de puissance. C’était vraiment merveilleux. Aujourd’hui les « maîtres », représentent plutôt des courants, ce ne sont pas des « pères » écrasants, il y a une sorte de démocratisation, le tango de chacun semble pouvoir trouver sa place plus simplement.

Parle nous un peu de ton côté de chorégraphe. La scène, le spectacle, la création, cela signifie quoi pour toi ?
Dans les spectacles (Une autre paire de manches, et Suspiras) j’ai essayé de lutter contre ce que je n’aime pas en général avec la scène. Deux choses : la première, divertir, faire rêver etc ; pour moi la scène est porteuse de l’univers singulier d’un auteur, et en ce sens elle doit dévoiler, montrer, voire déranger. Je ne crois pas du tout que lorsqu’on est face à un univers singulier si beau soit-il on peut honnêtement dire « ça me fait rêver » ! La seconde chose c’est la scène comme espace « réservé », espace d’élection. Si j’aime Jérôme Bel, Raimund Hoghe et d’autres chorégraphes contemporains c’est qu’ils posent la question de cet espace et jouent avec, ils avancent très sérieusement dans un espace qu’ils ne prennent pas complètement au sérieux. Ils interrogent la dimension sacrée de ce lieu. Mettre le tango sur scène, c’est d’abord comme pour un animal sauvage le mettre au zoo, le sortir du bal, et ça ne va pas de soi. Ensuite l’inclure dans un ensemble personnel qui ne soit pas une revue historique, ni un enchaînement de démonstrations pose la question de sa solubilité... Le tango en tant que forme close, avec ses trois minutes, son côté chanson, son début, son milieu, sa fin est déjà une sorte de petit récit... et il est difficile de le déplacer là, sur scène, quelque soit le vocabulaire de la danse, sans qu’arrive avec lui une impression d’image d’Epinal...
Le tango est une figure du couple très forte, il paraît avoir une vie en soi, autonome, tellement identifiable, c’est comme de faire entrer un flamand rose sur scène! j’ai essayé de brouiller cela, et j’ai pu mesurer à quel point il résistait...

Quelques mots pour finir qui résument « ta » Danse Tango ?
Le tango pour moi est bien sûr une danse de la rencontre. Le plaisir de rencontrer l’autre autant physiquement que psychiquement. Je trouve que la sensualité dont on parle toujours est alimentée par le partage d’une écoute, d’un discours musical, proche d’une discussion. Le corps y est très proche de la parole, de l’échange, de l’écoute. Et comme il n’y a pas d’a priori rythmique l’écoute est extrêmement profonde, mutuelle, millimétrique, et toujours remise sur le tapis. C’est vertigineux. C’est un partage qui n’existe ailleurs que dans l’amour...
Propos recueillis par Lalie Marionmars 2009
Judith Elbaz et Christophe Lambert
Mail : judithelbaz@hotmail.com
Tel. 01 42 80 47 97



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