Il en est du cheval comme du tango...


Rédigé le Dimanche 17 Novembre 2013 | Lu 749 fois


A première vue, deux mondes paraissent éloignés  : celui du tango et celui du dressage équestre. Si le dressage classique ne vous évoque rien spontanément, c’est ce qui se pratique, par exemple, au Cadre Noir de Saumur ou à l’école espagnole de Vienne, où une communication cheval-cavalier semble se faire par télépathie. Un public non averti aura l’impression que la discipline est facile. Voire…


Il en est du cheval comme du tango...

Quelle drôle d’idée ?

La comparaison peut surprendre... Mais, à vous de voir, amis tangueros, si cela ne vous rappelle donc pas certains préceptes de notre danse favorite.

Les héros aux sabots parés viennent de tous horizons, mais pourvus de sensibilités intrinsèques, ils auront besoin de générosité, de tact et de sentir le caractère intuitif de leur guideur afin de former un couple harmonieux, complice, sans précellence et en adéquation 

Alors que fait-on, individuellement ou en couple pour travailler son tango? Que ressentons-nous dans la connexion lorsqu’elle est de qualité? Que retirons-nous de cette relation? Que comprenons-nous de ces codes de communication? Réfléchissons un peu technique :

 - Les mains se placent sur les liens avec justesse et douceur. Moelleuses et bienveillantes, elles seront bien mieux comprises que dures ou maladroites. N’est-ce pas un des critères de belle connexion pendant la danse ?

 - Il faudra des jambes, à la fois présentes, mais relâchées afin d’accompagner le mouvement sans le gêner, un buste maintenu capable de se dissocier et propice à suivre les épaules, un bassin stable, plombant même et liant dans le mouvement. 

 - Un regard serein et une oreille attentive faciliteront l’appréhension des éléments afin de ne pas parasiter toute recherche de fluidité, et permettre une bonne gestion du déplacement.

Le tout doté d’un esprit posé sachant prévenir sans surprendre, faire pressentir même, et qui, dans l’action, est capable «d’être dedans» complètement.

 

Quelques idées anciennes résument un certain enseignement en dressage, sans sous-entendre soumission appropriée à l’animal, définissons-le dans le sens de se plier à une discipline, et, la drôle d’idée, c’est qu’elles pourraient se transposer pour parler du tango :

Extrait d’écrits du Commandant de Padirac (écuyer Cadre Noir 1948) :

 

« Nous montons à cheval pour le plaisir de créer la beauté, pour le plaisir de nous sentir transportés dans des attitudes différentes, noyés dans la fluidité d’un dos souple et calme, bercés par la cadence d’allures amples et harmonieuses.

C’est un travail de longue haleine, de grande patience. Il faut des années pour faire un danseur ou un pianiste. Il en faut autant pour faire un écuyer. Mais ce travail avec ses déceptions, ses découvertes, ses réussites, est tellement passionnant que plus rien dans la vie courante ne compte » (Accordons-nous ici la liberté de rajouter nos propres bémols ! )

Le dressage est une gymnastique appropriée et répétée chaque jour dans le calme. Le dosage et l’à-propos sont la marque de l’écuyer. Faire un mouvement n’a pas d’intérêt, le faire bien est passionnant. Ne pas confondre dresser et dompter, insinuer et forcer. »

 

Autres propos du général De Carpentry, datant d’une soixantaine d’années, très influencé il y a un peu plus de cent ans par Baucher, un des précurseurs idéalistes passionnés à la conservation de cet art :

 

« La méthode consiste dans le développement progressif des applications du principe de soumission, par la substitution aux moyens primitivement employés pour l’obtenir, d’autres moyens, plus commodes, et susceptibles d’une application plus étendue et plus nuancée.

Le langage conventionnel ainsi établi peu à peu entre le cavalier et sa monture s’enrichit de signes nouveaux. L’entendement du cheval s’ouvre. L’emploi combiné de signes, dont le sens isolé a été établi séparément, permet au cavalier de développer l’étendue de son enseignement, toujours mené du connu à l’inconnu. C’est l’esprit de la méthode. Il utilise le langage établi pour appliquer au corps du cheval la progression gymnastique d’une série de mouvements destinés à développer plutôt son agilité que ses forces, et sa souplesse plutôt que sa puissance. »

 

Autres citations de l’époque :

« Ce n’est pas faire des mouvements qui dresse les chevaux, mais de bien, très bien, faire chaque mouvement, même le plus simple. »

« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. »

« L’homme perd son âme, s’il oublie son passé. » 

     

Maintes manières de dresser les chevaux existent et appartiennent à la conscience de chacun. Dans le tango aussi, il y a mille façons de le proposer et de le transmettre à ses congénères.

 

Alors, mesdames ! La délicatesse d’un cavalier attentionné vaut-elle celle d’un partenaire de tango ? Et vous, messieurs, ne vous méprenez pas, ne confondez pas votre danseuse de choix avec une monture de qualité !…

Quant au couple, animal ou humain, l’idéal est de se fondre dans une osmose totale. L’avez-vous approchée ?

Ou si même déjà ressentie, n’est -elle pas si fugace qu’on pourrait chercher à faire et refaire afin de se retrouver encore une fois hors du temps dans une sorte de « conscience inhabituelle » (cf. Christophe Apprill)

 

Ces quelques lignes n’émanent que du fruit d’un ressenti, et, sans faire d’anthropomorphisme, ni parler d’intromission, ces interrogations sur deux arts passionnants qui me semblaient proches erraient depuis quelques temps dans les circonvolutions de mon cerveau, lesquelles, je l’avoue, peuvent paraître un peu tortueuses à votre goût … En tout cas, elles n’ont pu s’empêcher de transformer une pensée en expression.

 

Marie-Pierre Gabis

Paru dans le magazine Tout Tango n°24 juillet à septembre 2010




Nouveau commentaire :
Twitter