Histoire véridique d'un D.J.
J’avais été DJ toute la soirée durant ce bal de tango argentin, cette milonga organisée à la maison de quartier Vauban de Lille. J’avoue que j’avais joué de facilité en passant des compilations toutefois soigneusement préparées à l’avance. J'avais ainsi dansé quelques tandas avec Tina tout en gérant la musique. Il était maintenant 2 heures du matin. Tina était partie depuis plus d’une heure. Les derniers danseurs encore nombreux attendaient La Cumparsita finale. Voulant particulièrement les gâter, je mis un CD contenant de multiples versions de cette œuvre incomparable, des versions allant de Firpo à Piazzolla en passant par les interprétations incontournables de troilo et Di Sarli.
Felipe commençait à ranger les tables, les nappes, la lumière et toute l’organisation mise en place 6 heures plus tôt pour accueillir les tangueros de la région. De mon côté, j’annonçais los ultimos tout en rangeant amoureusement mes CD. Je ne sais plus combien de versions de La Cumparsita j’ai passé, mais je voulais entendre et danser sur celle que je préfère en ce moment, une interprétation jouée en 1931 par L’orquesta Tipica Brunswick de 4 minutes et 25 secondes et dont l’introduction à elle seule dure exactement 1 minute et 16 secondes. Une savoureuse et existante attente, juste ce qu’il faut aux danseurs pour établir une connexion, un abrazo de rêve et s’abandonner ensuite corps et âme, ensemble dans un ultimo.
Arrive la fin du bal, la fin du dernier morceau accompagné de gratifiants applaudissements. Les amis réunissant leurs dernières énergies aident à ranger les dernières chaises. J’appuie sur la touche Eject de la platine laser afin de récupérer mon CD... mais surprise… pas de CD dans le lecteur. Bon, je me dis qu’il est tard et que je suis fatigué. J’appuie sur la touche Eject du second lecteur… La surprise est encore plus vive : aucun CD n’en sort. Je reviens au premier pour vérifier puis à l’autre pour vérifier la vérification. Aucun CD ni d’un côté ni de l’autre. Troublé je me demande d’où pouvait provenir la musique de cette fin de soirée! J’interpelle Felipe qui sourit sans rien dire tout en continuant de plier les cordons de la sono. Mais d’où venait la musique, ces versions choisies, ces versions historiques de La Cumparsita si aucun CD ne jouaient dans la double platine laser ! Bientôt 3 heures du matin ! Trop troublant à ce stade de la nuit et plus beaucoup d’envie de me prendre la tête… Je rentre dormir et j’aurai la réponse demain matin lorsque le repos sera venu. C’est alors que la lumière s’éteignit à l’exception des éclairages de sécurité. Mais que se passait-il ? Les derniers tangueros étaient partis et je restais seul dans cette grande salle. J’active les interrupteurs, rien ne s’allume. J’observe la sono. Elle est éclairée. Par conséquent l’électricité arrive. Je regarde machinalement la prise de courant… stupeur… elle est débranchée. Mais comment la sono peut-elle illuminer les voyant de façade d'un appareil débranché ? Les tables étaient rangées, les chaises empilées, la piste vidée et je me demandais ce que je faisais encore, si tard et seul dans l’atmosphère énigmatique de cette salle silencieuse et sombre. Le faible éclairage de la chaîne et des dispositifs de sécurité suffisait pour voir et s’orienter. Ces mystères commençaient vraiment à m’oppresser quand je sentis comme un souffle sur le parquet. Le souffle inquisiteur d’une présence invisible. Bon, il est tard me dis-je. Il ne reste plus que moi ici, tout le monde est parti et je rentre dormir pour être en forme demain au stage de Sandra. A l’instant précis où je tournais les talons la musique se fit entendre, le morceau n°4 de ma compile de cumparsita évidemment absente du lecteur de toute façon débranché du réseau électrique. La version de Tipica Brunswich. La merveilleuse introduction de 1 minute et 16 secondes commençait à jouer… comme si elle reprenait vie d’elle-même… Elle était là devant moi au centre exact de la piste. J’avais beaucoup dansé avec elle ce soir là puis elle était partie bien avant la fin. Je la croyais chez elle douchée et couchée depuis au moins deux heures. Et bien non… je n’en croyais pas mes yeux… elle était là devant moi au centre exact de la piste bien plantée dans ses chaussures diablita de chez Sam. Silencieuse, elle me fixait du regard pour m’inviter comme on invite à Buenos Aires selon le fameux protocole du cabeceo. La longue introduction de Brunswich me laissa le temps d’avancer tranquillement vers elle sans la quitter des yeux. Mais l’attente amplifiait le désir. Les mouvements de sa poitrine m’indiquaient sans difficulté que nous respirions dans le même rythme, le même souffle comme si d'ailleurs, nous avions respiré ainsi depuis toujours. Il ne m’importait plus de savoir d’où venait la musique et qui manipulait tous ses mystères. Je ne sentais plus la fatigue de la soirée ni la décompression du stress du DJ. Il ne restait plus qu’elle et moi sur une planète déconnectée de toutes les logiques du monde. J’étais à moins d’un mètre d’elle et nous fîmes ensemble le dernier pas. Nos corps se parlaient déjà et déjà ils percevaient les vagues de désir envoyés vers l’autre. Je levai la main gauche offerte et ouverte dans laquelle elle posa sa main droite avec une affirmation et un élan sans équivoque. Nos mains se pressaient en douceur comme pour évaluer la force de notre attirance. Sans la moindre retenue, L’abrazo se fit. Il se fit dans un évidence aussi simple qu’absolue. Je sentais mon cœur battre comme si j’avais couru le 100 m. Mais je n’avais pas couru de 100m et à bien y regarder, il ne battait pas plus vite.. mais plus fort, animé par la force d’un désir dont j’étais déjà sous l’emprise. L’introduction de Brunswich continuait de jouer. Ensemble nos poitrines marquaient d’imperceptibles mouvements. Nous étions exactement dans le même souffle alors qu’arrivèrent les premières mesures de la Cumparsita. Premiers pas... malgré l’attention et l’écoute mutuelle de l’autre, le relâchement est total. Nos corps se retrouvent comme s’ils avaient été séparés depuis 1000 ans. Ils se parlent, se font la fête, se provoquent, se souviennent sans en perdre une miette. Nos joies intérieures jouent de complicité, nos fractures profondes s’emboîtent parfaitement, se comblent en éradiquant comme par magie les douleurs de toujours. La musique semble venir du fond des temps exactement comme les pas que nous dansons. Ce n’est plus moi, je suis ailleurs, dans une instance supérieure, dans la transe d’un nous intemporel. Les pas coulent facilement. Et bien que nous soyons parfaitement ancrés dans le sol, il me semble que je vole emportant ma cavalière dans une danse fusionnelle et sacrée. Je sens son cœur battre, battre oh non pas plus vite, mais plus fort, sereinement fort. Et il m’est d’autant plus facile de le percevoir qu’il bat au même rythme que le mien, à l’argentine : Al compas del corazon. Les dieux du Rio de la Plata sont venus jusqu’ici pour bénir notre danse et nos deux cœurs battant ensembles à quelques centimètres l’un de l’autre. Nos bassins, nos jambes recherchent un contact impudique. Elle s’ouvre à moi sans retenue lors d’un gancho enroulant sa jambe autour de la mienne. Je pénètre son espace de saccadas bien marquées. Bien marquées parce que les réponses sont immédiates. Elle bloque même un instant sa jambe autour de ma taille comme pour me garder prisonnier. Je la conduis dans un relâchement que je sens exactement centré sur son désir. Je guide tout en m'abandonnant au pouvoir délicieux de ses désirs. Pouvoir instantané de me retenir pour exprimer un voleo, un voleo explosant comme une jouissance. Pouvoir instantané de me surprendre, amplifiant par surprise la sensation de l’abrazo. Je sens le contact délicat de sa main gauche, puis celui de ses doigts effleurant mon cou et mes cheveux, provoquant un frisson auquel je m’abandonne avec délice. Bien évidemment nos pieds cherchent un contact, une sensation, une réponse au désir impudique et secret de l’autre. Malgré l’obscurité nos regards se croisent, des regards d’une lueur commune et sans équivoque. Et puis j'ai senti la chaleur de son souffle… et puis j'ai senti la chaleur de son corps, une chaleur qui se fit un instant plus intense, un instant suspendu valant à lui seul tout le reste... juste avant les dernières mesures. Lorsque la musique cessa, nous restâmes enlacés et immobiles. Le monde n’existait plus, le temps n’existait plus. Notre monde à nous continuait de respirer dans le même souffle, de battre dans la même pulsation. Le silence succédait à l’orquesta tipica brusnswich. Seuls nos deux cœurs prolongeaient l’instant d’une danse devenue intérieure et profonde. Le lendemain, pendant le stage de Sandra, la sono et les éclairages fonctionnaient normalement à la maison de quartier Vauban de Lille. Chaque couple travaillait ses exercices en quête de je ne sais quel graal. Carlita nous offrit un café dans la salle du fond. Adelina était à l’accueil et personne ne pouvait se douter que les dieux du Rio de la Plata étaient passés par là pour bénir une rencontre chère, une rencontre rare pendant exactement 4 minutes et 25 secondes d’éternité.
Jeudi 26 Juin 2008
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