Gustavo Naveira


Rédigé le Mercredi 22 Octobre 2008 à 12:16 | Lu 2370 fois | 0 commentaire(s)


Si dans 100 ans, il existe un Institut du Tango, il devra, en toute logique, porter le nom de Gustavo Naveira. Excellent pédagogue et extraor- dinaire danseur, sa compréhension de toutes les dimensions du tango le rend vraiment unique.
Il est flamboyant dans le tango nuevo. Évidemment, c’est lui qui l’a inventé ! Mais dans le style fermé du tango de bal, il est renversant, bien au-delà de n’importe quel milon- guero viejo. Sans parler de sa musicalité, de la qualité de ses pas, de l’à propos de ses ornemen- tations, du lien profond qu’il rend manifeste avec Giselle Anne et qui aboutit à une forme chorégraphiée de l’amour.
Gustavo est aussi un chercheur, un théoricien qui veut rendre limpide la structure du tango. Son exigence le pousse à expliquer le moindre geste, le moindre détail d’une séquence, et à cristalliser son expérience pour relier les différentes maniè- res de danser et pour en extraire le code. Un peu à l’image de Piazzolla mais pour la danse, il cherche à synthétiser un tango qui englobe et dépasse ce qui avait été fait auparavant.


Qu’est-ce que tu dois aux maestros de ta période d’apprentissage ?
Aujourd’hui, je ne me sens pas étroitement lié à eux. Mais je garde un très bon souvenir, tant de Pepito Avellaneda que d’Antonio Todaro. Je leur dois une certaine attitude face à la danse, pleine, désinvolte, insouciante peut-être aussi un peu sauvage et irréfléchie, mais c’était une bonne chose. Toute cette onde milonguera, ces choses du tango d’avant.

Aujourd’hui, ces choses-là ne se rencontrent plus ?
Les gens de cette époque qui possédaient cette magie sont aujourd’hui très âgés. Et pour la plupart sont morts. Ceux qui aujourd’hui sont les plus anciens sont des danseurs qui se sont formés dans cette dernière étape du tango et qui ont fait le même chemin que moi ou que les danseurs de ma génération. En fait la situation est la même. Aujourd’hui, tu peux voir, des danseurs avec une onde milonguera, ou disons traditionnelle mais qui est mélangée, influencée par ce qui fait le tango moderne.

Il est rarissime aujourd’hui de voir des milongueros danser ouvert par exemple.
Cette discussion qui existe aujourd’hui entre le tango ouvert et le tango fermé est une invention un peu étrange. Lors- que j’ai commencé à danser, je me souviens que des danseurs utilisaient différentes formes d’abrazo et l’on ne considérait pas forcément ceux qui dansaient serré (apretado) comme des traditionalistes. Ce n’était pas la seule possibilité. Aujourd’hui on prétend que le tango apretado est le tango traditionnel et que l’autre non. Ça me paraît une invention moderne.
Il y a un peu de marketing là-dessous. En Europe, le style milon- guero a eu beaucoup de succès.
Oui, ici, il s’est passé la même chose en fait. Il y a eu un moment où ça a rendu fou tout le monde mais j’ai le sentiment que cette mode est en train de perdre de sa force.

Quelles ont été les évolutions dans ta manière de danser ?
Ce fut un processus logique d’apprentissage. Dernièrement, toute la connaissance de la structure de la danse a fait changer énormément ma manière d’utiliser l’abrazo, de coordonner les pas, de me déplacer. Aujourd’hui ce qui m’occupe le plus est la question de la musique.
Comment aborder la structure musicale depuis la composition chorégraphique et l’improvisation. Et cela aussi, a modifié ma danse. Ça m’enthousiasme beaucoup en ce moment. Et puis c’est quelque chose qui ne s’est jamais fait avant, de cette manière là en tout cas. Ça se faisait un peu en l’air sans cette précision quasi mathématique de la musique et les outils que possèdent par exemple les musiciens.

Le tango est devenu international. Quels sont les éléments fondamentalement argentins de cette danse ?
Ils proviennent de l’attitude générale des Argentins dans cette société. Pour prendre un exemple, le gancho est un emportement très typique de l’attitude de notre peuple. Le tango est né avec les caractéristiques des gens d’ici, mais après, il s’est adapté à chacun, quel que soit son pays. Avant, la danse était l’expression de la ferveur envers la musique et la véritable étoile, c’était la musique. Et puis un beau jour, on s’est mis à danser par goût pour la danse. C’est un fait nouveau qui n’est pas strictement relié à la culture argentine. Cette danse est née de la culture argentine, mais son développement appartient à tout le monde. Elle n’est plus une danse folklorique. Viendra une espèce de tango généralisé dans le monde entier.

Ta capacité à danser différents styles avec la même profondeur et à faire sentir ces différentes dimensions dans le même tango est émouvante. Comment mélanges-tu ces différentes façons de danser ?
Par moments, la danse te montre des images, reliées arbitrairement au tango d’avant ou au tango moderne. Pour moi, les choses ne sont pas ainsi. Ces associations que le spectateur fait sont le fruit d’un processus postérieur. Je crois que tout ce que je fais est moderne mais se développe à partir du tango d’avant. J’utilise dans ma danse la totalité de ce que j’ai développé jusqu’alors et pour moi tout est moderne. Par exemple, quand tu fais une volcada, tout le monde croit que c’est du tango traditionnel alors que ça a été inventé il y a quatre ans à peine. C’est un pas ultramoderne qui pourtant à une image antique.

En tant que créateur du nuevo tango, comment le vois-tu évoluer ces dernières années ? Et jusqu’où peut-il aller ?
Ces vingt dernières années, il y a eu une explosion du développement de la danse. La capacité et la qualité d’improvisation d’aujourd’hui dépassent celles d’il y a trente ou quarante ans. La façon de guider et de suivre s’est établie de manière totale et pleine. La richesse chorégraphique est inédite. Et on commence à pouvoir composer une chorégraphie de manière plus sérieuse en maîtrisant l’équilibre spatial, la tension, différents éléments qui jusqu’alors ne l’avaient pas été.

On danse mieux aujourd’hui qu’avant ?
Beaucoup beaucoup mieux. Jamais dans l’histoire, on n’a dansé le tango comme aujourd’hui.

Les femmes notamment disent qu’il se passe des choses extra- ordinaires qui restent dans le secret de l’abrazo, qui ne se voient pas de l’extérieur ?
Peut-être pour un public non averti. Mais ceux qui ont une connaissance plus poussée se rendent compte s’il y a qualité ou pas en voyant danser quelqu’un, malgré tout ce que l’abrazo peut cacher. J’observe que les choses se sont améliorées. Si tu prends n’importe quel film des années 50, ou une vidéo d’il y a 20 ans, c’est effrayant. Mais logiquement c’était ce qui s’était fait de mieux jusqu’alors. Bon, l’évolution continue.

Jusqu’où peut-on aller ? Quelles sont les limites de cette évolution ?
En réalité nous hésitons tous à dire si le tango est fini ou infini. Cela provient du fait qu’on ne connaît pas le fondement structurel et technique du tango, que l’on est en train de découvrir juste maintenant. Comme on ne maîtrise pas cette structure, on ne sait pas si ce développement fou va continuer. On se plante là, et on se dit : “Un jour ça va bien finir par s’arrêter”. Mais en réalité nous ne savons pas bien ce que l’on est en train de faire ! Par exemple un danseur classique peut connaître jusqu’au dernier détail du travail de chacun de ses muscles lorsqu’il exécute tel ou tel mouvement. C’est-à-dire qu’il connaît la structure de son mouvement jusqu’aux plus petits détails. Il n’en est pas ainsi pour le tango. On en est encore à discuter si l’on doit ouvrir l’abrazo, qu’elle est la bonne distance, qu’elle est la lecture que l’on doit faire de la technique. Et il y a plus. Il n’y a pas de discussion consistante pour définir les éléments constitutifs du tango. Dans le fond, on ne sait pas encore ce que l’on est en train de faire. Cela crée une forme d’insécurité.

Si toi, tu ne le sais pas, on est cuit !
J’en ai une petite idée. Après pas mal d’essais et d’erreurs, je crois tenir une idée de cette réalité. On est au début du développement d’une nouvelle discipline de danse qui pourrait devenir universelle avec de nouvelles variables. Nous sommes à l’orée d’une nouvelle dimension de cette danse. Sans délirer, c’est la sensation que j’ai !
Il est vrai que ces temps derniers, le langage du tango s’est beaucoup enrichi.
Je crois que c’est parce qu’on ne sait pas reconnaître les véritables éléments qui construisent cette danse. On a le sentiment que ça part dans des millions de directions différentes. C’est inexact. Par contre, il y a des millions de nuances comme dans n’importe quelle discipline artistique. Mais ce n’est pas un océan de désespérance où personne ne saurait rien. On peut trouver des chemins.

Que penses-tu de l’évolution récente de la musique (électrotan-go etc...) ?
L’évolution de la musique de tango pour moi est incarnée par Astor Piazzolla (peut-être le plus grand génie qui ait vu le jour ici) et aussi d’autres qui, nourris de sa vision, ont donné au tango la possibilité de se convertir en une musique bien plus avancée où le tango a cessé d’être une simple chanson structurée par des blocs de 8 mesures. Le tango électronique ne me paraît pas, du moins jusqu’à maintenant, une proposition valide. Attention, je n’en ai pas non plus écouté beaucoup. Ce n’est pas une évolution car elle ne propose rien de supérieur à la proposition antérieure. Mais je n’invalide pas la possibilité que ce genre décolle un jour et trouve des choses vraiment valables.

Quelles sont les musiques qui t’inspirent ?
Les musiques qui m’inspirent sont celles qui possèdent une bonne construction mélodique, un récit musical de qualité, un usage pertinent de l’arrangement.
Les orchestres qui me plaisent sont ceux de toujours, Di Sarli, Pugliese, Troilo, Piazzolla aussi.

Comment naît une chorégraphie ?
J’écoute plusieurs fois un thème musical qui m’attire. Ce faisant, j’imagine des choses, c’est tout un chaos. Je le danse, j’improvise, je vois comment je me sens. Passé un moment, j’étudie spécialement la musique, sa structure avec beaucoup de soin, j’évalue comment sont construites les mesures etc... Puis je décompose en parties jusqu’à ce que surgisse l’idée générale. C’est un processus que je ne peux pas dérouler seul, que je fais avec l’aide de Giselle. Le tango se danse à deux, et il doit être le fruit d’un couple. Ça, c’est très important.

Avec Giselle Anne vous formez un couple dans la vie et sur la piste. Cette dimension me semble transparaître dans la profondeur de votre danse.
La danse émerge à partir d’une relation réelle, profonde et forte. Un couple dans la vie possède une dimension supplémentaire comparée à ceux qui dansent ensemble occasionnellement. Et c’est bien ainsi.

Comment ton tango a-t-il changé avec ta rencontre avec Giselle Anne ?
Avec elle, je suis entré dans un tourbillon. Nous nous sommes mis à danser et à travailler ensemble avec tant de passion et de profondeur que ça a déclenché en moi une quantité de possibilités intellectuelles, de connaissances jusqu’à un développement physique parce que je me suis mis à danser beaucoup plus qu’avant. Ceci a été très important pour moi. En plus, nos visions du tango s’accordent très bien ensemble ce qui a donné logiquement des résultats. Bien sûr, nous avons eu des problèmes comme tous les couples peuvent en avoir à ceci près que  peu arrivent à trouver des solutions. Nous avons trouvé des solutions dans la plupart des cas, ce qui est difficile. C’est aussi pourquoi notre relation est si forte. Nous avons parcouru un vrai chemin ensemble dans l’étude
du tango.

Nous vivons une époque un peu bizarre, tout le monde est maestro, tout le monde est DJ. Qu’elle est l’attitude d’un vrai maestro face à cela ?
Pour moi, c’est très normal et ça a toujours été ainsi. Aussi loin que je me souvienne, chaque danseur de tango s’est considéré lui-même comme un maestro ! Et tous les danseurs ont enseigné à tout le monde ! Beaucoup s’en plaignent mais c’est globalement bénéfique. C’est la manière normale d’entrer dans le circuit du tango. Le système fonctionne d’autant mieux que la rotation des danseurs est grande. Par exemple, une milonga intéressante est celle où il y a à la fois un petit groupe de gens connus et beaucoup de gens nouveaux. Sinon, tous les mardis, tu vas danser avec les mêmes. Une bonne rotation signifie qu’il y a beaucoup de nouveaux arrivants. Le type qui apprend une chose et qui immédiatement l’enseigne va attirer de nouvelles personnes dans le circuit. Ce n’est pas si mal. Ensuite, le processus d’apprentissage, c’est un domaine qui, jusqu’à présent du moins, est du ressort de chacun. L’élève dont le prof est à court de matériel, change pour un autre. Nous sommes tous arrivés là où nous sommes dans un chaos et une sauvagerie totale. Rien n’est organisé. Mais d’un autre côté, s’il en a été ainsi jusqu’alors, pourquoi ne pas avoir confiance dans
le futur ! Ca apporte de l’air frais. S’il y avait des écoles officielles, tout le monde danserait pareil, ça serait l’ennui.
 
Qu’est-ce qui pour toi fait la qualité d’un professeur de tango ?
Un bon professeur doit être capable de percevoir ce qui se passe chez l’autre, d’oublier ses problèmes et de s’occuper vraiment de ceux de l’autre, de les reconnaître avec précision. Tout le monde dit que le bon maestro est celui qui est capable de transmettre mais je ne crois pas.  
Transmettre n’est pas si difficile. Quand un type enseigne mal, c’est parce qu’il ne sait pas ce dont l’autre a besoin. Il lui dit des choses qui ne lui sont d’aucune utilité. Le bon maestro est celui qui se rend compte de ce dont l’élève a réellement besoin.

Et qu’est ce qui fait la qualité d’un élève ?
Un élève doit prendre et essayer tout ce que lui donne le maestro, ne rien accepter sans essayer, traiter de manière autonome toutes ces informations. Il prend tout, essaie tout, crée avec ça et confronte le résultat avec le maestro pour avancer. C’est un processus de réalimentation réciproque.

Comment a évolué ta manière d’enseigner ?
Depuis 25 ans, beaucoup d’expériences se sont accumulées. J’adore enseigner.
Et avec succès. Avec le temps, je possède une quantité de mécanismes qui me permettent de contrôler beaucoup de variables en même temps et qui font fonctionner le cours. Mais les systèmes pédagogiques ne sont pas des mystères, contrairement au tango ! Il existe de très bons pédagogues. Mais il manque la compréhension de la matière elle-même. Jusqu’alors, il n’existe pas de système strict, bien organisé et approuvé de la technique ou de la construction du tango. Chacun dit des choses différentes et les jette dans l’océan du tango. Et c’est là que l’enseignement perd de sa valeur. Les maestros ne sont pas en cause. Avec le temps, on va en avoir chaque fois plus et ça va s’organiser. Ça fait longtemps que ça me préoccupe. Je suis en train d’écrire un livre sur le sujet qui fonde tous les processus que je considère valables pour comprendre ce qu’est vraiment le tango. Bon, je peux me tromper évidemment. Il faudra beaucoup de livres, le mien et beaucoup d’autres encore pour parvenir à la solidité qu’un tel système doit posséder. Mais je crois que c’est le chemin : découvrir, penser, essayer. On en est là. Et je compte continuer à le faire jusqu’à ma mort! Ca doit être fait et pas seulement par moi mais par beaucoup d’autres aussi.

Quels sont tes projets futurs ?
J’ai trois projets importants. Le livre, un spectacle dans la Papelera (où se donnent mes cours) et le développement des séminaires thématiques qui ont lieu à Buenos Aires depuis 3 ans sous une forme améliorée, dans le monde entier. Un agenda assez rempli pour les trois,
quatre années à venir !

Propos recueillis le 26 octobre 2006 par Marc Tommasi
[Pour tous renseignements à jour sur Gustavo et Giselle : www.gustavoygiselle.com]




Nouveau commentaire :
Twitter


Dans la même rubrique :
< >

Mercredi 22 Janvier 2014 - 23:02 Dernier tango à Bruxelles