ENRIQUE RODRIGUEZ , un musicien multicarte


Rédigé le Lundi 22 Décembre 2008 | Lu 804 fois



ENRIQUE RODRIGUEZ ,  un musicien multicarte
Les musiciens avant-gardistes le décrient, alors que les danseurs l’apprécient sans forcément le connaître. Enrique Rodriguez est, à la suite de D’Arienzo et Biagi, l’un des piliers du tango rythmique, même s’il a exploré un peu n’importe quoi et tout ce qui peut se danser.

Comme beaucoup de chefs d’orchestres réputés, il a commencé à jouer dans les cinémas. A l’époque du cinéma muet, la nécessité d’un fond musical donnait du travail aux musiciens. Il jouait du bandonéon en duo avec un pianiste.
Et comme beaucoup de musiciens, la radio lui a donné d’autres chances de se faire connaître. C’est ainsi qu’il a joué avec quelques formations telles que celles de Juan Maglio « Pacho », Brignolo et Canaro (Juan, pas Francisco…).
En 1926, il intègre entre autres l’orchestre d’Edgardo Donato, où il développe notamment son attirance pour les rythmiques fortes et rapides.

Les collaborations avec des musiciens renommés s’enchaînent : un trio pour accompagner Francisco Fiorentino, un cuarteto pour accompagner une chanteuse, Maria Luisa Notar (il en profite d’ailleurs pour l’épouser…), cuarteto dans lequel on retrouve aussi Gabriel «Chulo» Clausi au bandonéon.
En 1936, il se sent mûr pour monter son propre orchestre qu’il va nommer « La orquesta de todos los ritmos ». En effet comme d’autres orchestres de l’époque (Canaro, ou Lomuto), qui ne se limitaient pas nécessairement aux tangos et milongas, les valses (éventuellement de type viennois), foxtrots, pasodobles, rancheras et polkas ont chez lui une part importante.

Commercialement, c’est une bonne opération : l’organisateur de soirées a ainsi pour le prix d’un seul orchestre le répertoire d’une típica de tango et, en plus, celui d’un orchestre de bal tirant à ses moments perdus vers le jazz, ou vers des sonorités plus hispanisantes « qu’ argentinisantes » (pasos dobles), ce qui lui a permis de faire des tournées triomphales dans toute l’Amérique du Sud.

Pas fous, les recruteurs de la société Odéon lui font rapidement signer un contrat, dont la durée a atteint 34 ans, et qui a donné naissance à plus de 360 enregistrements, preuve d’une grande prolixité. Bien évidemment ce côté touche à tout, axé sur le bal, ne lui vaut pas une bonne réputation dans les milieux du tango « savant » et il est souvent ignoré voire décrié en tant qu’orchestre de tango : trop commercial ! Rodriguez malgré tout,  était un musicien complet capable de passer indifféremment du bandoneón au piano ou au violon...

Il a aussi permis à deux chanteurs importants de s’exprimer : Roberto « el Chato » Flores, tout d’abord, puis Armando Moreno. Bien entendu, une kyrielle d’autres chanteurs ont travaillé avec lui, mais ces deux-là sont les plus importants.

D’une manière générale, son style est marqué par une forte dimension rythmique avec une ligne main gauche du piano-contrebasse qui n’est pas sans rappeler celle de d’Arienzo mais qui garde néanmoins une sonorité particulière. Même s’il privilégie le rythme y compris dans ses mélodies, ses arrangements sont toutefois assez sophistiqués. Esprit joueur, il n’hésitait pas  à convertir une « danse hongroise » de Brahms en foxtrot, ou à adapter des thèmes folkloriques péruviens en morceaux à danser. Mais il a aussi composé des tangos imparables : « Son cosas del bandoneon »,  « Llorar por una mujer », « Argentino soy » ou « Dejame sera si ». Côté valses, on ne peut zapper « Tengo mil novias ».
Il a également adapté avec talent des classiques du tango.

Pour un danseur, même doté de peu d’oreille et incapable d’isoler le travail des divers instruments, Rodriguez côté est providentiel : sa rythmique est imparable, y compris ses lignes mélodiques qui permettent de se caler sur une pulsation claire.

On pourrait penser que son travail serait prisé surtout par des danseurs traditionnalistes. Mais la nouvelle jeune garde ne fait pas la fine bouche . Il faut lire pour s'en convaincre le témoignage de Martín Borteiro ci-joint, et surtout chercher sur You tube les interprétations épatantes de ses foxtrots par Gaston Torelli et Mariela Sametband, notamment celle de l’extraordinairement riche « La colegiala ».

Discographie
La collection « Reliquias » a consacré plusieurs CDs à Enrique Rodriguez.

Ma sélection irait vers trois d’entre eux :
« Solos de orquesta » pour ceux qui n’aiment pas les tangos chantés. Comme son nom l’indique, il ne s’agit que d’instrumentaux.

Mais ce serait dommage de faire l’impasse sur « Tangos, valses y milongas » avec Armando Moreno. Et comment passer à côté de « El chato Flores en el recuerdo » ? On se priverait de « Son cosas… », « Tengo mil novias », « Salud dinero y amor » ou « La colegiala ».

Muni de ce kit de survie, vous devriez avoir un bon aperçu de l’intérêt que présente ce garçon qui ne s’est jamais donné l’air de réinventer l’eau chaude dans le tango mais qui se préoccupait fort de savoir la faire bouillir pour le plus grand plaisir des danseurs.



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