De l’art de se faire, en quelques leçons, un beau CV de prof de tango


Rédigé le Mardi 10 Juin 2008 | Lu 1251 fois


Le tango dit argentin a fini par se développer significativement au point de devenir très concurrentiel sur - Personne n’ira vérifier - une ébauche de marché.
Technocrates, mais aussi petits ou grands profs, s’astiquent consciencieusement sur le point de savoir s’il faut un diplôme national pour pouvoir expliquer l’abrazo aux masses populaires.
Vive la modernité communicante ! D’après Andy Warhol, chacun sera célèbre au moins 15 minutes dans sa vie.
Il apparaît de plus en plus essentiel de savoir valoriser son bagage pour se vendre en tant que prof de tango. Après une analyse comparée des CV qui fleurissent sur Internet, je m’en vais vous donner en quelques épisodes la liste non exhaustive des poncifs qui vous vendront bien à la population désireuse de s’essayer à l’art de l’abrazo et de la volcada.


Woman working on an airplane motor at North American Aviation, Inc.
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Partie Un : Valorisez votre argentinité (latente)
Il y a toute une frange de naïfs qui croient qu'être Argentin signifie qu'on sait danser le tango de naissance et vaut donc label de qualité, (de même que si vous êtes noir, vous êtes automatiquement supposé avoir le sens du rythme). 
D'où les incursions récurrentes sur notre territoire de danseurs rioplatenses, disons moyens, espérant être accueillis comme des messies tanguistiques du fait de la possession de leur passeport. Un couple d'argentins, cela suscite déjà un mouvement de curiosité, même s'il sera difficile à renouveler. L'idéal serait donc d'être Argentin.

Si comme moi, vous êtes né dans le 9-3, il va falloir  biaiser. Glissez que vous avez des origines argentines. Votre grand-mère par exemple ; il suffirait que quelqu'un connaisse votre papa contrôleur SNCF, vous seriez grillés. Si votre patronyme se termine en a, i, ou o, (filiation italienne), ça fera vachement crédible, évidemment aussi en version hispanique, plus que si vous vous appeliez Cozarinsky, Lebedynski ou Riemer, (alors que ce n'en est pas moins argentin !). Faites-vous surnommer par vos potes d'un prénom hispanisant. Par exemple, transformez Eric en Enrique, Marie en Maria etc… et  reportez-le sur votre site web, d'abord avec des guillemets, puis sans. L'imagination de vos futurs élèves fera le reste.
Attention ! Ne vous plantez pas ! Transformer Eric en Enrico au lieu d'Enrique traduirait votre manque de maîtrise de l'espagnol et ne vous donnera pas le label d'authenticité requis. Voire fera rigoler de vous. Ce qui n'est pas le but.

Evidemment, vu que tout le monde croit qu'être Argentin, c'est nécessairement être brun, avoir la peau mate et les yeux noirs, (merci pour tous les Argentins blonds d'origine ukrainienne, allemande ou anglaise, entre autres…) va falloir bétonner l'aspect physique pour montrer votre capital génétique ou votre imprégnation tango. A vous la teinture, et les séances de bronzage obligatoire…
Si vous vous appelez Julien Dupont ou Farid Mechmache et que vous ne voulez pas trafiquer votre arbre généalogique, il vous faut une légitimité portègne. D'où l'impérieuse nécessité de faire le pèlerinage à Buenos Aires, plusieurs fois si possible, et de le faire savoir.
Bien sûr, pour que ce soit crédible, faites-vous photographier sur Caminito à La Boca pour prouver que ce n'est pas du flan. Vous auriez aussi l'option d'y avoir vécu quelques mois. Ca ferait joli dans le tableau, ce côté « j'ai quitté mon pays pour m'imprégner du tango là où il a ses racines »… mais ce n'est pas donné à tout le monde.

Reste à l'inscrire sur votre CV sous une forme valorisante.
Vous vous serez ainsi « imprégné de la culture du tango » lors de « nombreux séjours à Buenos Aires », (trois en tout), aurez « découvert le tango lorsque votre chemin a croisé celui de Naveira ou Pablo Veron ». Traduisez : vous les avez vu au ciné dans « La leçon de tango », et ça vous a donné envie d'aller apprendre la salida à la MJC de Pompignac (ce nom de patelin est donné par pur hasard, hein !). C'est. au fond. pas moins respectable, mais ça ferait bêtement moins sérieux. Et donc, vous avez croisé l'un des deux dans une milonga à Buenos Aires. Un pote vous a photographié lorsque vous attendiez au bar en même temps que lui, et là votre « croisement des chemins » avec le maestro prend une dimension nettement plus légendaire.

Bon, c'est déjà pas mal, mais pour faire bonne mesure, je vous expliquerai dans un prochain numéro comment bétonner votre profil de prof de tango avec d'autres éléments tout aussi porteurs d'un prestige vendeur.






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