Comment sonne Sonía…


Rédigé le Mercredi 5 Mars 2014 | Lu 680 fois


Il faut écouter le sexteto de la pianiste et compositrice Sonía Possetti, une des écritures les plus originales du moment.


Cette chronique est restée en suspens, en souffrance d’un rendez-vous manqué. A la sortie d’un des rares concerts portègnes dont la grippe A n’avait pas eu la peau à Buenos Aires en juillet 2009, nous avions croisé le bandonéoniste Victor Villena un peu furieux des annulations à répétition dont les musiciens se trouvaient victimes, mais plus enthousiasmé encore par le travail qu’il partageait déjà avec l’ensemble de Sonía Possetti : « Il faut l’entendre, c’est magnifique, vraiment original », nous avait-il glissé. Nous avions convenu d’en parler un peu plus de retour à Paris. Mais voilà, les agendas sont parfois capricieux.

Nous avons retrouvé Victor Villena le 21 août cette année sur la scène du Teatro de la Ribera, à la Boca. Le festival de Buenos Aires nous avait déjà livré quelques moments de grâce, A puro tango, entre l’impeccable Pablo Agri et la camerata argentina, la Típica du Río de la Plata (orchestre argentino-uruguayen appelé à promouvoir le genre dans la durée), les drôles d’inventions de Guillermo Fernandez et Demoliendo Tangos, la Noche Rovira, pendant laquelle le trio Esquina de César Stroscio et la formation du pianiste Nicolás Guerschberg sublimèrent la musique d’un compositeur sous-estimé en son temps mais bien convaincu que le temps, justement, lui rendrait grâce. Oui, nous avions déjà bien profité d’un festival dont la proposition s’étoffe d’année en année, au point que les plaisirs qu’il dispense sont à la mesure des frustrations qu’il provoque. Il faudrait être partout en même temps. Vous faites quoi, vous, lorsque vous devez choisir entre la soirée d’hommage au Quinteto Real et la présentation du nouvel opus de Melingo ? Lorsque, pour votre malheur, vous adorez le maestro Salgán et le trublion railleur et éraillé ? Vous aurez compris qu’après avoir voté Supervielle –excellent- contre Cristián Zarate et Nicolás Ledesma (pardon aux deux…), nous avions déjà beaucoup reçu, de toute part, de toutes les ramifications du corpus tanguero. 


Le joyau caché du festival

C’est alors que nous avons retrouvé Victor Villena au milieu du sexteto de Sonía Possetti… dans une salle à moitié vide, sans doute concurrencée par Adriana Varela à l’autre bout de la ville. Dès la fin du premier morceau, le doute n’était pourtant plus permis, c’était ici qu’il fallait être. Le travail du duo Possetti-Bolotin nous avait déjà séduit dans ses deux premiers disques (« Entre nosotros », « Ida y vuelta »), il y a (déjà) dix ans. De l’arrangement des classiques à l’affirmation d’une écriture, la sortie de « Mano de obra » (2003), musique pour quinteto cette fois, avait renforcé notre goût pour cette musique réellement innovante, entre autres choses totalement décomplexée par rapport au lourd héritage piazzollien. Est-ce l’effet de l’enseignement pianistique de Salgán ou le fait que la large formation de Sonía Possetti, ses incursions sur les terres du folklore, ont enrichi d’autant son univers ? Toujours est-il que sa musique, dont le langage s’esquissait déjà dans « Mano de obra », touche à une maturité, ouvre un éventail de couleurs toujours plus séduisant, déploie des articulations rythmiques toujours mieux maîtrisées.

 

L’instrumentation du sextuor qui a enregistré son nouveau disque, « Cayó la ficha » (expression imagée pour dire, à peu près : « Ça y est, j’ai pigé ! »), rassemble piano, bandonéon, contrebasse, vibraphone (ou percussions), violon et trombone. C’est en apparence très loin de l’orthodoxie tanguera et sa musique s’offre toutes les libertés, mais les pulsations du 2x4, de la milonga-candombe, sont bien présentes et les phrasés ne renient pas l’histoire. Comme si le tango avait croisé, impromptu, la route d’une Carla Bley période « Genuine Tong funeral » (à cause du vibraphone, sans doute). Ce répertoire somptueusement servi sera resté pour nous le joyau caché du festival, notamment cette « Suite de los elementos », qui célèbre la terre, l’air, l’eau et le feu du tango. A propos, en est-ce ? Euh… C’est comme la gnôle des Tontons Flingueurs : y’en a… y’en a aussi. Et merci à Victor Villena de nous avoir prévenus.

 

Jean-Luc Thomas




Nouveau commentaire :
Twitter