Chronique. Le samedi soir à Buenos Aires...


Rédigé le Mercredi 22 Janvier 2014 | Lu 715 fois


Dans le tourbillon de la nuit...Claire DEVILLE
TANGO
Le samedi soir à Buenos Aires, des dizaines de bals s’ouvrent sous vos pieds...


Dans le tourbillon de la nuit... (Pedro Guridi (illustration))
Dans le tourbillon de la nuit... (Pedro Guridi (illustration))
    ...Villa Malcom, La Glorieta, Confiteria Ideal, El Gricel, Sunderland, Tango Queer… j’en passe, et des meilleures. Autant de mondes que de milongas : c’est un peu comme avoir à choisir entre une première à l’opéra, un bar punk ou une conférence. Ici le tango a pris tous ses quartiers. On peut le danser à toutes les heures du jour ou de la nuit, dans le belvédère d’un parc, à l’intérieur de cafés somptueux et décatis ou au sous-sol endiablé d’un ancien cinéma.
Bailas ?
Tout mon corps mi-clos, je fume vautrée sur mon canapé. Impossible de me décider, j’ai trop de choix. Canning ? Un parquet fabuleux, mais j’y préfère les soirées Parakultural de la semaine. Milonga 10 ? Ca danse sacrément bien, dans un endroit grand comme une boîte à chaussure, au sol trop dur : on s’y sent parfois comme dans un shaker. El Beso ? Fantastique mais trop traditionnel, je n’ai pas envie de ça aujourd’hui. Costumes vestons et robes de soirée attendent sur des chaises en rang d’oignons, d’un côté et l’autre de la salle. Les couples sont placés un peu à l’écart. Champagne, haleine mentholée, cheveux bien peignés, et ambiance troisième âge. Ici on s’invite exclusivement par jeu de regards, à la mirada, et on danse très proches avec peu de figures.
Une idée folle me vient. Et si je ne sortais pas ? Le samedi c’est la guerre des pistes, un peu de repos ne ferait pas de mal à mes pieds. Je pourrais rester à la maison, lire, regarder un film, mettre de la crème. Et pourquoi pas, avoir une vie sociale en dehors du tango, voir des amis, discuter peut-être? Je m’emballe complètement. Bip bip bip, fait mon téléphone, c’est Nina et Alejandro, mes compagnons d’écume de bal. « Bailas ? » « Si. » Quand le tango vous attrape, ce n’est pas seulement vous qu’il veut dévorer : c’est votre vie toute entière. Une heure plus tard me voilà lavée, maquillée, et vêtue d’une tenue que presque tout autre contexte qualifierait d’inappropriée. Je prends mes chaussures, mes clés, j’enfile une veste et attrape un bus bringuebalant jusqu’à la rue Loyola, numéro 828.
 
Alors ?
Je paie à l’entrée d’une pièce pleine à craquer, poupées mécaniques remontées à l’infini par l’énergie du désespoir. Heureusement mes amis ont eu l’intelligence de réserver une table, nous sommes placés correctement. Je les rejoins tant bien que mal, et commande une bière. « J’ai raté la démo c’était comment ? » « Incroyable, pour du patinage artistique. » L’ambiance est faussement décontractée, les tenues hyper branchées : sarouel fluide en soie ou mini short, boucles d’oreilles en toc pour les femmes. Petit gilet à boutons fantaisie, chemise ouverte ou élégant t-shirt sur pantalon à pinces pour les hommes. Les codes paraissent ici plus libres mais il ne faut pas se fier aux apparences : ce jeune et beau monde observe tout autant qui danse, fricote ou parle avec qui. Il ne ferait pas beau voir un touriste prétentieux perturber la circulation, ou une jeune oie espérer danser avec quelqu’un d’autre si elle a étourdiment enchaîné trop de morceaux avec un maestro qui la considère maintenant comme sienne. Sur la piste c’est la vie des étoiles, je reste un peu en retrait.
Voilà la cortina : tout le monde retourne à sa place, et on change de partenaire. Alejandro revient titubant de la tanda de sa vie avec une des déesses locales. Des seins, du cul, des jolis pieds, une tête bien faite de peluche peroxydée et un talent inné qu’elle manie avec l’indécente arrogance d’une starlette de vingt-cinq ans. En cours, ses yeux verts de chatte te regardent tout ronds, et tu vois bien à son adorable moue de mépris qu’elle ne comprend pas comment tu peux te démerder pour être aussi empotée. Avec elle on progresse tout en ayant la délicieuse impression d’être un sac de navets. « Alors ? » je lui demande tandis qu’il se rassied tout sonné. « Elle m’a retourné le cul » me répond-il sobrement. Le « alors » de fin de tanda est réservé aux proches. Officiellement, on ne parle pas tellement de ce qu’on danse : ce n’est pas très civilisé. Officieusement, heureusement qu’on a des amis. « Alors ? » « Franchement, c’est comme danser avec un cheval » « Alors ? » « Sérieux il sent les empanadas».
 
Alors…
Mon cœur bat un peu plus fort en apercevant Diego. C’est un homme qu’on ne remarque pas –jusqu’à ce qu’on ne voit plus que lui. Sa beauté discrète se transforme complètement dès qu’il danse : son visage s’anime, ses traits s’éclairent. Ses yeux deviennent dorés tandis qu’il semble abandonner enfin toute forme de contrôle. Etre dans ses bras se rapproche singulièrement de l’idée que je me fais du paradis. C’est à la fois très doux et très fort, ça sent bon et c’est le grand huit sur une musique fantastique. L’atterrissage quand on arrête est par contre particulièrement violent. Avec qui danser quand je ne le vois pas? Tout paraît affreusement fade et incomplet sans ses bras. Et après lui, avec qui danser quand la tanda convenue prend fin? Trois ou quatre morceaux passent trop vite, j’en veux encore, j’en veux tellement plus. Je préfèrerais qu’il n’existe pas, ne jamais avoir dansé avec lui, pour ne pas connaître ce bonheur pur et cette aliénation infernale qui s’ensuit. Boum, boum, fait l’écho de la solitude dans nos cœurs vides de tangueros.
« Alors ? » me demande à son tour Nina quand je reviens. « Alors quand tu as mangé du foie gras, tu n’as plus très envie de pâté. » Elle glousse. « Un jour tu n’aimeras plus danser avec lui. Les corps changent » Je sais pertinemment qu’elle a raison, mais on n’en est pas là. Pour l’instant son enlacement m’obsède, et je passe mes nuits à courir en vain après une sensation qui égalerait celle de son étreinte. Ma bonne volonté est admirable : c’est un échec total. Je commence à mouliner sévère : je le veux, ça prendra du temps mais je l’aurai –je le sais, il le sait aussi, c’est une putain d’évidence nos corps comme ça, ça n’arrive pas souvent dans la vie des choses pareilles on ne va quand même pas passer à côté… « Tu m’écoutes ? » « Quoi ? » « Tu planes ou quoi ? On va à l’after». Un jour mon cerveau va exploser, et ce ne sera pas pour avoir compris quelque chose à la théorie des cordes.
 
Café y medialunas
Petit matin. Passablement entamée et le mascara jusqu’au menton, je me déchaîne sur la piste de la Viruta au son d’un orchestre des années cinquante. Mon partenaire est très enthousiaste, j’envoie des jambes partout en tentant de n’éborgner personne d’un vilain coup de talon aiguille. Lumières de concert de rock et ambiance à devenir sourdingue, les boîtes de nuit tango sont déroutantes au premier abord. « Ah, que tu danses bien » j’entends hurler un Argentin flagorneur à une touriste ravie. « Tu es prof de tango en Europe non ? » « Oh, non, non » rougit-elle. Cette nouvelle consécration n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd mais dans celles de tous les dragueurs éhontés de la ville. « Toi, le Ciel et toi » il lui braille dans l’oreille. Ca marche terrible, elle accepte une troisième tanda –il faut espérer que la demoiselle sache à quoi elle s’engage. « Alors ? » je demande à Alejandro qui revient à notre table. « Elle tourne en dehors du tempo » me répond-il horrifié. Mesdemoiselles, vous pouvez faire beaucoup de choses à un Argentin. Mais par pitié, ne tournez pas en dehors du tempo.
On sort aux aurores pour le meilleur petit déjeuner du monde : café, croissants, un jus de fruit frais. J’ai oublié Diego, et tout le reste d’ailleurs. Mon cerveau s’est enfin éteint. Ne subsiste que la sensation de se dire : j’ai dansé. Oui, ça y est, j’ai assez dansé pour aujourd’hui. Aussi éphémère qu’une bulle de rosée, le sentiment de cette plénitude est superbe.
Demain, on ne fera que recommencer.

http://www.liberation.fr/voyages/2014/01/14/dans-le-tourbillon-de-la-nuit_972778



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