C’est juste du Tango, mais ça me plait !


Rédigé le Mardi 10 Juin 2008 | Lu 296 fois


Le Tango revient à la mode à Buenos Aires. Beaucoup de Jeunes délaissent les idoles désormais vieillissantes du rock national pour les idoles carrément fossilisées du tango des années 40. Le Tango n’en est pas à sa première résurrection. Comme souvent en Argentine, un mythe se doit d’agoniser pour faire reluire ses ailes d’ange. Le recul historique manque à l’analyse en profondeur, mais voici quelques pistes pour comprendre ce phénomène.


L'an passé à Buenos Aires, lors du Festival Tango Joven au Palais de Glace, tous les participants avaient moins de 30 ans. Y jouait même un orchestre typique des moins de 20 ans, la Cerda Negra (la truie noire) qui affichait un respect total des standards de Pugliese. L'exemple est caractéristique de ces jeunes musiciens, qui ont décidé de préférer Troilo à Metallica.  Mais finalement en maniant le Tango, avec le même esprit de subversion que le Heavy Metal …le postmodernisme en plus.

Du côté de la danse, les jeunes reviennent dans les milongas et côtoient des dinosaures habillés en milongueros qui leur insufflent l'esprit sacré des anciens et font danser des adolescentes émoustillées comme si la magie se communiquait par le toucher de leurs gros ventres.
Une part grandissante de la musique tango écoutée et dansée est de la musique d'aujourd'hui.

Ce revival emprunte trois voies :

Celle des orchestres typiques c'est-à-dire des formations de bandonéons, violons, contrebasse, piano et chant qui reprennent avec un esprit plus rock and roll (d'où le titre de cet article qui traduit en français un tube des Rolling Stones « it's only Rock and Roll but i like it ! ») les tangos classiques dans des arrangements eux aussi souvent proches des orchestres de l'age d'or. (Fernandez Fierro, El Afronte, Cerda Negra, Tipica imperial etc…)

Celle des orchestres atypiques dont les instruments s'éloignent de la formation classique. Par exemple le quatuor de guitares de 34 puñaladas, les saxophonistes de D'coté, les tubas de Tubatango, l'octuor vocal de Buenos Aires 8 etc… Ceux-là changent la texture du tango tout en gardant son esprit. Il y a aussi Astillero qui ne proposent que des compos originales aussi proches de Pugliese que de Bartok.

Celle enfin de l'electro-tango qui hésite entre simple hybridation de musique dance et de sons de bandonéon (Gotan Project, Ultra Tango) ou entre la tentative d'une refondation d'un nouveau classicisme (Narco Tango, Otros Aires). Souvent les deux à la fois, tant il est difficile de briser l'ancien moule tout en conservant son essence.

Reste à savoir pourquoi les jeunes portègnes se sont mis en masse à produire et à réécouter de la musique des années 40. Nous sommes trop proches du phénomène pour le lire de manière claire. Cependant en interrogeant les Portègnes et l'histoire, il est possible de lancer quelques pistes.

Premièrement, il s'agit d'un phénomène de mode. Autrement dit, il naît de manière mystérieuse, probablement initié par des avant-gardistes branchés (Gotan Project, Tango XXX, les forgerons du tango nuevo …) et correspondant à la fois à l'essoufflement de la mode précédente (le rock national commençait vraiment à sentir le renfermé) et au renouveau des désirs des jeunes. Il croît ensuite vigoureusement (je pense que l'on en est là) avant de stagner et de laisser la place à la mode suivante. Les cycles ont tendance à être de plus en plus courts, mais les durées avoisinent les 10 ans. Nous connaissons chez nous des revivals de musiques des années 70 voire 80, le mécanisme est le même.

Ensuite, le tango est à la fois danse, musique, poésie, façon d'être, rituels sociaux etc… autrement dit un tout très complet qui se vit au second degré tout en bénéficiant des délices du premier degré. (Porter des talons hauts pour les filles, s'habiller en costume pour les garçons, respecter des rituels désuets, etc…). Et le spectre large des propositions est amplifié par le relais de l'industrie et du commerce. Aujourd'hui, à Buenos Aires, le tango est devenu un vrai business.

Enfin, le tango est un esprit qui cherche en permanence des formes pour se réincarner. Piazzolla l'avait libéré de la tyrannie de la forme « chanson ». L'electro tente de le parer d'atours nouveaux, plus clinquants, plus percutants. Mais comme le Jazz, il est probable que son évolution soit sans fin.
La danse force la musique à évoluer sans oublier son ancrage au sol, limite les expérimentations fumeuses des musiciens, et empêche la déliquescence expérimentale du genre. Comme le disait le père de Pugliese à son fils : "Regarde les pieds des danseurs, s'ils ne te suivent pas, c'est toi qui te trompes !"
Eric 2010




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