A la recherche d’un recentrage des styles : Le retour prévisible del estilo de salón ?


Rédigé le Lundi 22 Décembre 2008 | Lu 946 fois



A la recherche d’un recentrage des styles : Le retour prévisible del estilo de salón ?
On ne s’en rend pas trop compte par ici, où le seul débat, simplificateur à outrance au demeurant, sur les styles de danse, est résumé à une dichotomie « milonguero »/ »nuevo » qu’on traduit  par ailleurs comme abrazo fermé ou ouvert, mais le tango a connu par là bas une bien plus grande variété de styles que ces définitions inventées pour des motifs de marketing. En effet Buenos Aires aujourd’hui forte de 14  millions d’habitants avait à l’époque de son âge d’or du tango déjà une superficie immense, et beaucoup de quartiers où l’on cultivait une forte identité locale. Suivant le quartier, on ne supporte pas la même équipe de football et bien évidemment on ne dansait pas de la même façon, puisqu’on allait à la milonga locale. Si l’on devait développer son style propre, il convenait de respecter les tabous et les tics du coin  relatifs au tango. Et bien entendu, le vrai tango était celui du quartier, et pas les bizarreries de ceux d’à coté.

Puis se produisit l’action conjuguée d’un relatif déclin économique, l’arrivée d’une dictature qui n’aimait pas franchement les réunions, mêmes dansantes, toujours suspectes de véhiculer une subversion, et le fait que la rupture avec le tango, bande-son identitaire de l’ère péroniste qu’il convenait de supplanter grâce au rock’n’roll était un objectif de l’oligarchie. Petit à petit les milongas de quartier fermaient leurs portes, et avec elles, disparaissaient les styles locaux (à l’exception des quartiers excentrés comme Mataderos et surtout Villa Urquiza). Exit les tipicas, retour à des formations plus petites, dérive des musiciens vers une musique à écouter plutôt qu’à danser, retour des chanteurs au rubato chargé... Réduit comme une peau de chagrin, le tango regroupa ses survivants dans le Centre, et ses espaces plus réduits où le style s’unifiait en perdant les spécificités de barrio qui en avaient constitué la vivacité. Un truc pour les vieux qu’on pouvait éventuellement donner en pâture à quelques touristes en manque de cartes postales au travers de tango shows fourgués à l’export, un peu comme on marierait à Paris l’accordéon musette et la Butte Montmartre.

On l’oublie un peu aujourd’hui mais le retour du tango et sa diffusion mondiale sont d’abord passés par certains de ces grands shows : Tango Pasion, ou le spectacle « Tango Argentino ». Jupes fendues jusqu’en haut, super musiciens et virtuosité comme horizon indépassable. Bien entendu, ce tango là pouvait faire rêver mais ceux qui s’y essayèrent finirent vite par comprendre que c’était très difficile, voire hors de portée pour des non professionnels, et surtout inadaptable en bal.

Un recentrage du marché s’imposait : au tango de scène certains furent assez malins pour opposer un autre qualificatif : milonguero c’est-à-dire celui qui se danse dans les milongas.
Celui qui se dansait en tout cas dans les milongas de ses promoteurs dans le microcentro de Bs As, parce que c’était leur style de prédilection : pas beaucoup de figures, dansé hyper proche (promiscuité oblige), et donc plus supposé plus  pratique pour draguer discrètement, etc.
Ca a son charme, mais c’était gentiment, mais peut être pas innocemment, faire l’impasse sur le fait que des vrais milongueros au sens propre du terme, dansaient eux, beaucoup plus large, tels Rodolfo et Maria Cieri qui passèrent en France à l’époque (une petite recherche sur You tube s’impose…). Et  c’est ainsi que le tango de  bal fut réduit à des canons de style un tantinet rigides qui permettaient à certains de ses transmetteurs de s’exonérer de recherches techniques plus poussées. Le plus grand nombre ne percevait pas en effet qu’une grande finesse de guidage pouvait être développée dans un abrazo proche.

Puis vint le tango dit "nuevo". Par opposition à un rituel et des codes formels qui apparaissaient figés, la volonté de déplacer les limites de l’équilibre, de rechercher l’alternative dans le mouvement, de jouer.  L’étiquette « nuevo »  surfait sur un besoin d’évolution autorisant quelquefois quelques dérives et des mixages surréalistes associant à tort une recherche musicale (celle de l’électrotango), avec une recherche de danseurs et un abrazo forcément large. Alors que tous ces éléments ne sont pas nécessairement liés.
Les limites de ce(s) « style(s) » se mesuraient dans le bal, la gestion de l’espace étant souvent sacrifiée sur l’autel de la recherche. Et c’est ainsi que l’appellation « viejo tango nuevo » finit par surgir pour désigner un tango à abrazo ouvert en permanence avec séries de pattes en l’air a gogo, ce qui est un comble pour les sectateurs d’un style qui se sont pris (quelquefois avec raison) pour des Jeunes Turcs du tango . Le carcan ancien ayant été secoué, une recherche de sens et de quelque chose de plus subtil est dans l’air du temps.

D’où une recherche de ce compromis parmi les nouvelles générations de danseurs en dehors des tenants purs et durs des étiquettes susnommées,. Si le milieu du « nuevo tango nuevo »  (cette étiquette là n’existe pas à ma connaissance contrairement aux autres cités dans cet article, mais je n’en ai pas trouvé d’autres…) a beaucoup abandonné des errements anciens (l’abrazo est capable de se resserrer, la musique explorée est de plus en plus souvent Donato et Canaro que Piazzolla ou l’électro, et on recherche maintenant beaucoup plus la sensibilité servie par la technique que cette dernière à l’état pur) et draine toujours les jeunes générations, on avait omis de tenir compte de l’estilo de salón. Celui-ci, confiné du coté de Villa Urquiza détenait une option d’alternative possible. Un respect absolu des codes du bal et d’une gestion de l’espace respectueuse de la dynamique globale de celui-ci où l’on cherche la fluidité du déplacement plutôt que le sur-place, une recherche de l’élégance, tant dans la marche que dans la figure ou l’ornement, un abrazo fermé capable de s’ouvrir en cas de besoin qui autorise celle-ci…
Comme le précise un tenant du genre « l’abrazo semi ouvert est également une invention du  tango nuevo. En tango de salón, on danse fermé et on ouvre quand le  besoin s’en fait sentir. Autrement dit, lorsque l’abrazo fermé nous  fait perdre la posture et donc l’élégance. » Si certains grands anciens Jorge Dispari et Marita « la Turca » entretiennent la flamme avec la complicité d’une jeune génération qui reste dans cette mouvance authentique comme Andres laza Moreno et Samantha … Dispari, Roxana Suarez et Sebastian Achaval (une tête de pont du genre s’est d’ailleurs  implantée à La Rochelle avec Adrian et Amanda Costa), d’autres, très jeunes, tels Pablo Rodriguez et Noelia Hurtado déboulent sur la scène en reprenant à leur compte les marches, lapis et enrosques propres au genre quitte à tirer par contre un peu beaucoup plus sur la ficelle de l’adaptation  …



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