(5) Le Bâteau-Lavoir - Bulle rencontre AlexisElectrochoc
Un électrochoc me ramène au réel. Je me sens tout à coup épaisse provinciale , dans ma jupe culotte et mes mocassins. Pas à ma place avec ma touche de Boule-plouc. Si au moins j’avais mis mes chaussures de danse ! Pas en état de côtoyer cet homme brillant, les élégantes poulettes, le seau à Champagne…Pas possible, vraiment. Et puis j’ai horreur d’être en retard au cours. Une boule glacée à la glotte, je balbutie :
- Je vous remercie beaucoup, Monsieur, c’est très aimable à vous,. Je vais devoir partir très vite, c’est bientôt l’heure. Et puis je ne veux pas troubler votre soirée, vous êtes entre amis. - Je vous en prie, juste un petit instant…. Il va chercher deux coupes à sa table, et, me demande d’un sourire interrogateur qui me fait fondre, l’autorisation de s’asseoir près de moi. Incapable de résister, je sens un barrage se fissurer. Je laisse faire, le cœur suspendu : - Vous semblez amatrice de jazz ? Je vous ai sentie très attentive. - Euh, non pas vraiment. Je ne connais pas grand-chose. J’écoute un peu la radio le matin. Actuellement, je suis plutôt dans une période latino…Pour être franche, vous m’avez vraiment bluffée avec le scat . On n’entend pas ça souvent. Dans les films, parfois… Mais en vrai, ça fait un effet !…Je n’ai pas l’habitude. - Moi non plus, plaisante-t-il, mais je m’entraîne chaque fois que ma grand–mère m’appelle au téléphone . Elle est centenaire, et sourde ! Menteur ? Provoc ? Il attise mon goût pour l’ironie. - Vous disiez que c’est l’heure. On vient vous chercher, j’espère, si tardivement ? - Pas vraiment, j’ai un cours dans la cale d’ici cinq minutes. En principe, car les profs ne sont pas arrivés.. D’ailleurs, ils ne sont pas toujours bien à l’heure, ça commence à m’inquiéter. - Au milieu de tous ces baquets, vous prenez des cours de blanchisserie ? - Pardon ? - Excusez-moi, je plaisante bêtement. Que peut-on donc encore apprendre en pleine nuit ? - Tango argentin… - Hombre ! Sérieux ?.. Ca alors… ! - Plus sérieux qu’on ne croit. C’est pas si facile. - Si je vous disais que je danse un peu le tango ?… - Ah oui ? Le Tango argentin ? Je ne vous ai jamais vu aux soirées. Un peu nerveusement, il sort de sa poche un bel étui et m’offre une cigarette . Amusée, je décline. Je mens bravement en lui disant que la fumée ne me dérange pas. Je n’ai aucune envie d’interrompre l’instant. Prête à payer le prix pour en savoir un peu plus. Il fume de la main gauche. Décidément quelle classe ! Je flanche. - J’ai dansé juste un peu. J’ai été initié un soir par une amie , il y a quelque temps, après une répétition. – Elle enseigne ? - Non , mais elle dansait divinement. Je dois reconnaître que j’ai tout de suite accroché, avec cette Sandra et la sensualité de la danse. Vous ne trouvez pas ? Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis doué…mais j’ai aimé tout de suite. D'ailleurs Sandra couche avec mon pianiste, ce salaud ! Je devrais m’y remettre, avec vous, peut-être... - Oui, euh… non. Enfin, oui, sans doute. C’est ce qu’on dit. Mais vous savez, à mon niveau, on est déjà bien trop occupé par la posture et les pas. - Vous débutez ? - Oui. Je n’ai commencé que depuis trois ans, pas tout à fait. - Trois ans ? Mais alors vous devez déjà très bien danser ? - Non, vraiment pas tant que ça. Pas bien du tout, même. Sans fausse modestie Vous savez, ça demande beaucoup de temps, et de pratique. Que je n’ai pas. - Croyez vous que je puisse venir au cours un de ces jours ? Vous me présenteriez ? - Je crois que les profs ne font plus d’admission en cours d’année. Il faut voir avec eux. Passez un soir où vous n’aurez pas charge de famille, on ne sait jamais. Il y aura peut-être un groupe débutant en janvier ? Et puis une candidature d’homme, ce serait dommage de nous en priver. Il sourit, énigmatique. Et toc, pour les charges de famille ! Je rassemble tout mon courage pour poser la question qui me démange. - Si je devais vous présenter…je ne suis pas sûre d’avoir bien entendu le pianiste tout à l’heure… Un nom italien il me semble? ou américain ? - Al Capone : c’est mon nom de scène, si on peut dire. A la ville, Alexis Cohen. Pour vous servir. - Bulle Von Frosch . Mais au Tango, on ne connaît que les prénoms. - Bulle: un prénom parfait pour reprendre une goutte de Champagne, qu’en pensez-vous ? - Merci, vraiment, je dois y aller. J’ai aperçu le groupe qui arrive. Ils comptent sur moi. - Je ne veux pas vous importuner d’avantage, et je vous libère, Bulle. Mais j’insiste pour venir un jour au cours. J’espère que vous guiderez avec une bienveillance tout argentine, ma maladresse de modeste crooner. - Avec plaisir, une autre fois. Il faut que je file. Grand merci pour le Champagne, Alexis, et pour votre voix inoubliable ! - Heureux d’avoir fait si charmante connaissance, Bulle. Et n’oubliez pas… « I want to dance with you… » Il se lève, resserre ses talons , s’incline, prend délicatement ma main pour un simulacre de baise-main. Foudroyée, je ne peux rien répondre qu’un sourire cramoisi. Je ramasse précipitamment mon sac à chaussures. Entravée dans le pied, je quitte ma place en bousculant bruyamment mon tabouret. Les pintades ricanent. Surtout ,ne pas se retourner. J’ai les jambes en flanelle. J’entends que le cours est commencé. Pourvu que je ne m’étale pas dans l’escalier de la cale ! Jeudi 7 Août 2008
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