(5) Le Bâteau-Lavoir - Bulle rencontre AlexisScat et blues
Le pianiste a joué une transition sans qu’on la remarque. Du blues. Lorsqu’il s’arrête , puis commence d’ attaquer les prochaines notes, il invite au micro, en regardant le Toon :
- Al Capone! Al, c ‘est çà toi, mon ami ! Balance ton scat ! Vas-y, fais nous roucouler ces jolies colombes ! Tiens donc ! Manquait plus que ça, ! Voilà qu’il chante, aussi ? Le goût de la frime, pour épater sa basse cour ? Colombes, pintades, je n’étais pas bien loin. Est-ce que les poulettes vont lui donner du wap-doo-wap ? Le Toon se lève sans se faire prier ,s’avance près du piano, et s’accoude crânement. Sa tête s’incline en direction des belles emplumées. Probable que Lorentz aurait pu nous expliquer pourquoi, avec tous les ressorts de la séduction animale. Son regard s’allume, s’intériorise, puis semble s’éloigner .Il place son bassin, dégage ses épaules, étire son cou, baisse légèrement la tête, déglutit, et prend une large inspiration. Le scoop, ça va être maintenant.. Et voilà que d’un seul souffle, il égrène à toute vitesse des onomatopées, sur un air connu. Sa voix monte et descend aisément. Il articule un max. Ca fait plutôt américain, mais pourtant, je ne comprends rien. Une voix, chaude et colorée, qui s’amuse à grimper en fosset; il n’y a pas d’autre mot. J’en ai des frissons par vagues, du sommet du crâne au dessous des genoux. Je crois que c’est « Stomping at the Savoy ». Pas sûre. De bien reconnaître. Un air déjà chanté par Louis Armstrong, il me semble. Mais pas comme ça . Un truc pour danser.( Quand on peut , quand on sait). Ca va très vite. Trop vite pour moi. C’est pas de la soupe ! Pas des trémolos de tango non plus. Un bon vieux swing d’époque. Entre le piano et sa voix, on dirait qu’ils sont au moins quatre . Comme un quartet de barber shop song. Je crois bien qu’en plus, il en rajoute. Ce n’est qu’au second titre : « Doctor Jazz » que je réalise. En fait, en plus de la mélodie, à la voix, il intercale aussi le banjo et les cuivres. Du salon de coiffure de Harlem, me voilà propulsée sur une plage, face à une immense vague de plaisir. Ca déferle . Je rentre la tête dans les épaules. Et je plonge dans cette lame puissante qui me roule , me débaroule, et me laisse comme groggy sur le sable, et me reprend .Je flotte dans la houle, avec des chatouilles en salves du creux de l’estomac jusque partout… Waouh ! Fabuleux ! Fabuleuse sensation vertigineuse… Un feu d’artifice jazzy à vous finir de chavirer les allumés.. Démentiel . Ahurissant. Tout ça d’un trait. Mais impeccable. Pas une syllabe en retard. Ce type est un genre de métronome, qui aurait eu pour aïeuls un tsunami et une contrebasse. Une mitrailleuse à musique, tout droit sortie de chez Boris Vian. Je comprends mieux pourquoi le pianiste l’appelle Al Capone. D’où peut-être aussi le costard ? Histoire de bien habiter le personnage. Pas trop captivées, les oiselles ne peuvent s’empêcher de pépier entre elles bien .avant la fin, de se montrer en gloussant, des photos sur leurs portables, d’échanger des bricoles sorties de leurs sacs minuscules. Futiles linottes. Pimpantes péronnelles. Pisseuses petites pécores. Passer à côté d’un tel talent ! Ou alors, il leur fait le coup tous les soirs ? Ou alors c’est leur père, et elles l’entendent répéter sous la douche depuis des lustres ? Ou alors, il paye. Mais pas assez... Eberluée, secouée, épave sur la grève, je n’ai pas envie de bouger. Mais ravie.. Bienheureuse. Portée. Le Toon, l’air de rien, fait rouler discrètement ses prunelles d’ardoise de mon côté. Lit-il dans mon regard ébahi, les stigmates de son effet décapant ? Ou voit-il battre mes tempes ? Je ne bouge plus un cil. Souffle coupé, bouche bée, j’attends avidement la suite. Sans concertation, le pianiste joue l’intro de « What a wonderful world…” Là, ça part d’emblée chaud bouillant. Chanson pur sucre, pur love. Pour pur crooner. Maintenant, me laisser bercer, envelopper. Sentir les puissantes lèvres brûlantes de Satchmo, sussurant près de mon oreille. Va pour l’oreille. C’est toujours comme ça que je me laisse charmer. La voix de l’Homme. Unique. Chaque fois. Qu’un homme , juste à la sortie de l’adolescence- après quarante ans, voire cinquante pour la plupart– sache tenir la porte, présenter des excuses, ou même sortir la poubelle, et je suis bluffée ! Qu’il ait une voix chaude et voluptueuse… je tombe. Avec leurs étalonnages de zigounettes, de biscotos, dès l’âge de la pension, et plus tard de grosses autos -c’est pareil- on sait bien que les mecs sont mal barrés pour nous plaire. Rien compris. Pour moi, dans l’ordre, c’est : la voix, les excuses, la poubelle. Evidemment, propreté et courtoisie irréprochables exigées. Pas d’ail, ni saucisson-gros rouge avant d’aller danser. Avec des exigences pareilles, les copines m’ont déjà fait comprendre que je ferais mieux de me faire nonne, ou de rester boire de la tisane devant Arte. Des litres de thé, j’en avale. Mais la réclusion, c’est pas dans mes projets. Je préfère encore l’errance. Celle qui me mène chaque fin de semaine à la « Platte enchantée », entre autres. Celle qui le ramène chaque soir au chat, les pieds meurtris. Ce soir, j’ai bien fait d’errer très tôt jusqu’ au « Beteljazz.». Au moins il se passe quelque chose qui sort du ronron hebdomadaire. Le Toon poursuit avec « I won’t dance…Madam’, with you », d’une voix suave et gourmande. En quelques secondes, nos yeux s’accordent en un jeu complice, et ne se lâchent plus . Un trouble me parcourt, mes jambes jouent la guimauve, et je ne suis plus très sûre de respirer. Evanouies les gazouillantes oiselles… Il ne s’adresse plus qu’à moi. Je me laisse captiver. Lâchée par mon habituelle distance sociale. Celle qui pourrait me faire réaliser qu’il ne s’agit probablement que d’un jeu de scène. J’ai tellement envie d’y croire, tellement besoin de merveilleux. « I want to dance...” Saurait-il pourquoi je fréquente la « Platte enchantée »? A la moitié du morceau, il s’écarte un peu du piano, pour exécuter devant moi une ébauche de pas, comme une invitation. L’élégance de son léger déhanché me touche . Mon visage me brûle comme du piment. Il ondule,très proche. Je m’affole et palpite, prête à défaillir, et je m’enfonce sur mon siège, paralytique. Après, je ne sais plus trop ce qui se passe. Des applaudissements mettent fin à ce délicieux supplice. Enfin je respire. Et j’ai besoin d’un bon remontant. Le Toon est retourné parmi ses jolies colombes. Fallait s’y attendre. C’est pareil quand on va danser en bas: les illusions tombent en bloc. Ca fait toujours un pincement , mais je m’endurcis. Leur seau à Champagne arrive. Je finis mon thé froid trop infusé. Comme un chat silencieux, le Toon s’est glissé près de mon baril. Portant la main à son chapeau, d’un geste maîtrisé , une certaine retenue dans le ton, avec un léger accent, il m’invite à leur table : - Ne restez pas seule par ce temps morose, chère Madame. Permettez moi de vous inviter à vous joindre à nous, pour la fin de la soirée. Faites nous l’honneur de votre compagnie. Jeudi 7 Août 2008
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