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(5) Le Bâteau-Lavoir - Bulle rencontre Alexis



La cale

(5) Le Bâteau-Lavoir - Bulle rencontre Alexis
Dans la cale, autre atmosphère. Avec pas grand chose, ni personne dedans. Normal, ça se veut ancien, historique, écologique. Quelques hublots permettent de voir le reflet des lumières du quai, sur le fil de l’eau. Du bric à brac, chiné dans les brocantes, évoque les lavandières d’autrefois, et fait office de décor. . .Tout autour du plancher délavé, des baquets de bois, des paniers d’osier, des planches à laver striées, avec des blocs de savon de Marseille tout effrités. Aux parois, quelques battoirs dignes de Gervaise, et des publicités anciennes pour le savon Le Chat , ou la lessive Tulipe. Quelques bancs, pour attendre son tour à la planche, retrouvent ici toute leur utilité. Plus vraiment d’odeur de lessive. Seulement celle du fleuve et de la moisissure . En hauteur, ponctuées de pinces en bois, des cordes à linge. Oui, mais zut, il paraît qu’il ne faut pas dire corde sur un bateau ! Des bouts, ou des drisses, alors ? Moi qui ne connais plus que le sèche-linge…Ca nous transporte direct à Saint-Malo ou aux Glénans…Ca houle et ça roule. Au fait, la « Platte enchantée » est –elle un bateau ?

Trois ans de galère dans cette cale. Pas le bagne, non plus. Je suis volontaire, et même, dit-on, addict, accroc.

Ce soir je suis finalement en avance, et j’ai presque une petite heure à tuer. Faim aussi. Faim à tuer. Comme d’hab’. Si je ne mange pas , je ne vais pas pouvoir tenir tout le cours. Je demande au comptoir une mini quiche , et un thé bien chaud. Tant qu’à faire, je m’approche du piano bar. Une douzaine de clients, plus ou moins attentifs, autour d’un apéro attardé , sur des fauteuils bas, dans un décor d’Halloween. Oui, tiens, au fait, c’est cette fin de semaine. Ca n’amuse plus personne, mais on continue de sacrifier à l’épouvante de pacotille. De la toile d’araignée synthétique, quelques chauves-souris qui se balancent. Un projecteur orange.

Ca ne suffit pas vraiment à me transporter en rêve. Mais ça donne aux personnages un air de pensionnaires du « Rocky Horror Picture Show ».. Et ça fait couler la bière irlandaise. Près du piano, une grande femme, élégante et triste, interprète Summertime de Gerschwin. Très propre, pas un couac. Très morose, aussi. C’est peut être la faute au brouillard ? C’est bizarre. D’habitude, cette chanson me réchauffe le cœur dans une odeur de foin coupé sous le soleil . Avec aussi les grillons, les cigales , et le vent tiède dans les pins. Et la torpeur de l’été me donne, à moi aussi, envie de chanter du jazz, bien torride, malgré ma voix creuse.. .Cette fois rien de tout cela. Pas vraiment d’émotion.

Au mieux, la femme austère me fait penser à une présentatrice de météo un matin brumeux. Ou au pire, à Nana Mouskouri, tendance Morticia Addams. Ca doit être le thème gore de la semaine qui déteint sur elle. Ou sur moi. Et sur mes rêveries . C’est plus fort que moi, j’adore les associations d’idées, les coïncidences qui n’en sont pas. Qui me rassurent. Et les caricatures vivantes . Et les surnoms secrets et irrévérencieux.

J’ai des « p’tits jeux », comme ça pour tuer l’ennui. Ca tue un peu sur l’appétit, aussi. Avec l’aide involontaire de congénères, innocents de leur rôle. Sous mon apparence d’oie blanche effrayée, se cache une polissonne assez irrespectueuse. Sur Summertime, j’ai mes petites habitudes, dont je n’aime pas déroger. Je m’amuse toujours à deviner quand l’interprète va marquer la césure ; la syncope. Mentalement, j’essaie de fredonner, et je suis toujours en décalage. Avance ou retard. J’aime ce pari stupide et silencieux..Ca ne coûte rien et ça n’amuse que moi. Deux atouts prépondérants. Cette fois, rien capté, et je me suis laissé distancer. J’ai encore perdu. Aucun effet de rythme. Rien.

Nana-Morticia salue sans sourire. Elle est applaudie bien courtoisement . Elle retourne à son Vichy-fraise, seul à l’attendre sur son tonneau.

J’irais bien, moi aussi, m’essayer près du piano, inconsciente que je suis. Mais bien sûr, je n’ai rien de prêt. Surtout pas la voix. Rien préparé, et j’ai peur du public. Et de moi-même surtout. Un jour, peut-être.


Jeudi 7 Août 2008

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