(5) Le Bâteau-Lavoir - Bulle rencontre Alexis

Alexis Cohen, chanteur raté, devient étrangement, la nuit, Mortimer Besamemucho. Medium et écrivain, il se tranforme parfois en femme et se transporte partout... Il fait des rencontre, imagine des personnages, se joue du temps, des lieux et des dieux. Le tango ne pouvait que le rattraper... Voici notre Alexis-Mortimer dans son numéro de charme jazzy et alumé. Un must. Bulle succombera-t-elle à l'infâme crooner ?



(5) Le Bâteau-Lavoir - Bulle rencontre Alexis

Un bateau lavoir dans le brouillard. Fin Octobre (2006)


Pas loin de trois ans ! Trois ans de galère sur ce rafiot. Je ne sais même plus si j’ai hésité et si j’avais été prévenue par quiconque. Je n’aurais pas entendu, de toutes façons. Je l’ai voulue cette galère, et j’ai signé. Embarquée tête première ! Mais sans arme ni bagage. Juste un boulet à chaque cheville. Et vogue…

Mais ici, pas de « fluctuat », ni de « mergitur », voile d’argent hissée , sur un bel écu de gueules et d’azur. Passe encore pour les couleurs. Mais le navire, ça, ça en jette à qui n’a pas le pied marin.
Depuis mes derniers rêves de caravelle, il y a bientôt quinze ans à Séville, l’âme de l’Amiral Colòn me soutient par delà l’Atlantique, dans des désirs d’ailleurs. D’autres pays, d’autres visages, une autre langue, d’autres rites, d’autres jeux. .. Et ces danses piquantes ! Mon enveloppe immatérielle, celle qui s’élève, sphérique, follette et irisée, ne demande qu’à s’envoler loin, et à planer au dessus de l’Océan. Avant de rebondir, tournoyer, et toucher une autre rive. L’Amérique, hémisphère sud . Comme Cristobal et ses compagnons.

Mais pour le moment, je frissonne mollement dans l’humidité grise et saturée.. J’attends.

Attendre, il a bien fallu s’y faire . Savoir faire de l’attente, non un seulement un repos, où prendre des forces, mais aussi une stratégie. Des heures, à ne pas laisser s ‘évader totalement le regard dans l’ennui, ni le désespoir.. A en faire au contraire du temps un allié précieux. A tenir en réserve un potentiel sourire. Distingué, accueillant., reconnaissant, sans trop, le sourire... Mais énigmatique. Ou pétillant, selon. Ça accroche mieux.

Pour l’heure j’attends, sans véritable inquiétude . Ce n’est pas encore l’heure .Donc j’attends. C’est tout.

Je n’ai pas bien chaud. J’ai besoin de m’agiter un peu intérieurement pour me réchauffer.

J’entends encore, au téléphone, Contanze me dire, voici trois ans : « alors profites en pour faire quelque chose d’énorme, difficile et gigantesque ! Mais surtout unheimlich, inhabituel . (unheimlich est un de mes mots préférés. Pour la rondeur du u, la douceur apaisante du h expiré, et la sensualité du ch qui ne peut être que chuchoté langoureusement). Quelque chose qui te paraît impossible, unmöglich. Ce que tu n’as jamais osé. Vas-y ! Los ! ».

Si j’avais su à quel point ça me paraîtrait difficile et même impossible ! Pas le moindre soupçon..

Depuis, j’ai eu le temps de prendre la mesure. De la hauteur à laquelle j’ai placé la barre.

Ce soir, je n’avais pas le temps de rentrer à la maison après le travail. Prévoyante, j’ai toujours une paire de chaussures dans mon vestiaire. Un raccord de toilette au lavabo, un petit coup de déo, et c’est parti. Tant pis, je vais attendre un peu seule, mais ce sera moins fatiguant que de faire l’aller et retour. Le chat patientera jusqu’à mon retour à minuit.

En fait, ici, je me sens plutôt bien. Un peu comme chez moi, depuis tous ces mois. Le cadre décalé et désuet de « la Platte enchantée » m’est devenu familier et protecteur.. Ce vieux bateau lavoir qui a bravé le temps, s’est refait une jeunesse. Au point qu’on pourrait le croire péniche, ayant su voguer un jour. Le meilleur parti a été tiré du peu de volumes.

A l’étage de l’accueil, un bar, le « Beteljazz ».Au plafond, un ciel noir étoilé, scintillant faiblement de petites loupiotes, comme sur les sapins de Noël contemporains. Sur les cloisons, quelques vieux 78 tours du temps du swing. Des tonneaux métalliques ( sont-ce des barils ?) servent de tables.

Et au fond un piano. Noir, bien sûr. Noir du ciel, noir du fleuve, noir du jazz.

Jeudi 7 Août 2008

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