(4) SOUVENIRSBulle rencontre FlorLes InuitsLyon, Muséum d'histoire naturelle, un dimanche d'avril 2003. Mon terrain de jeu favori : le Muséum d'histoire naturelle. Les Lyonnais l'appellent encore Musée Guimet. Depuis le collège, je viens converser ici avec les témoins du passé de tous les continents . C'est ma façon de m'évader, de voyager, mais aussi de m'enraciner dans l'humanité. La première fois, à douze ans, j ‘étais venue pour mesurer la relativité des âges et des proportions, auprès de l'immense squelette central, recommandé par une camarade. Puis pour les papillons innombrables et chamarrés, dans la galerie, au premier. Pour le passé de ce bâtiment magique, autrefois patinoire, lieu de divertissement. Et aussi bien sûr, pour les momies ! Pas toutes. Les Egyptiennes seulement. Même de simple extraction, comme on pourrait supposer celles-ci, sans dorure, sans gros bijoux. Il y avait bien un cadavre de Péruviennne, conservé au sous-sol, portant même une trace de trépanation. Exposée recroquevillée en position fœtale, près de la jarre de terre dans laquelle on l'avait trouvée. Mais bizarrement, je ne me sentais pas d'affinité avec elle. Pas de dessin coloré, pas de viatique , ni de prière écrite avec un alphabet extraordinaire . Rien qui m'attire. Je m'en serais bien excusée auprès d'elle, car après tout, elle avait droit au respect, comme tout être humain. Mais elle ne me faisait pas rêver. Cette momie là, un jour serait vengée très largement de mon indifférence. Chaque semaine, bien plus tard dans ma vie, j'aurai à supporter de rester des heures, moi aussi figée, rigide, invisible, inexistante, aux yeux des humains qui passaient près de moi. Avec qui j'aurais tant aimé faire un tout petit bout de chemin, même, et surtout, à reculons, un tout petit instant de leur vie si bien remplie. Hélas, pas intéressante, je ne les ferai pas rêver… Des efforts avaient été faits pour rendre ce lieu d'histoire plus vivant. Des concerts , par exemple. Le 8 décembre 2002, une soirée portes ouvertes accueillait au département de paléontologie, une chorale franco-allemande. Ca m'avait attirée. « Chant-Allemand-Guimet » : cherchez l'erreur ? Rien à jeter…On y va ! Quand Klaus, qui n'en loupait pas une, lâcha à haute voix, sarcastique : - Hé, La Bille, t'as vu tous ces vieux ? On les a amenés parmi les squelettes pour les habituer ! Etouffée de honte et furibarde, je quittai les lieux ipso facto, dix mètres devant pour bien marquer ma colère ! La prochaine fois, il n'aurait qu'à croupir devant la télé, jusqu'à en devenir vieux lui-même ! Le Muséum ce printemps, présente une expo sur les Inuit, leur art, leurs traditions. Je suis venue seule, cette fois-ci. Alphabet, statuettes , shamans, tout me touche . Eux, ils sont encore là, établis depuis longtemps près de nos cousins Québécois. Ils vivent avec modernité, tout en préservant leur culture. J'approche de la fin de ma visite, quand le haut parleur annonce « Le concert Inuit aura lieu dans cinq minutes. Mesdames et Messieurs, veuillez vous approcher de la rotonde, et éteindre vos téléphones mobiles. » Une farce ? Un gag d'un gardien facétieux ? La foule se presse, intriguée. Dans la rotonde, une douzaine de jeunes gens, majoritairement des jeunes filles, et quelques moins jeunes, sont déjà en place, debout en cercle. C'est ça des Inuit ? Sans bottes de peau de phoque ni anorak ? Ces jeunes gens sont simplement en jeans et pulls d'hiver. Tous le type asiatique à larges pommettes. Un silence attentif se fait. Deux d'entre eux, diamétralement opposés sur le cercle, avancent pour se faire face au centre. Assez près pour s'enlacer et danser. Mais non. En fait, ils conversent en dialogues rythmés de syllabes soufflées, expulsées du diaphragme. Un souffle profond, ventral, originel. Soit chantées, soit éructées, soit les deux à la fois, on ne sait pas comment. Après une ou deux minutes au plus, deux autres se placent au centre . Et ainsi de suite. Jamais entendu un son pareil. Quand je suis touchée par une voix ou un instrument, je ressens des fourmillements du sommet du crâne au dessous des genoux. Dans mon hébétude, je reste bouche ouverte et regard fixe. Imaginant au loin, les étendues glacées dans une lumière solaire incertaine. Et quelques tepees, ou des igloos ? Je ne sais même pas ça, en sortant de l'expo. Mon regard suspendu est soudain interrompu par la présence d'une silhouette incongrue au milieu les tepees. Une jeune femme longiligne, au visage fin. Brune aux cheveux longs et sages, sur un strict tailleur classique. Je mets un certain temps à réaliser. Bien sûr, je la connais de vue ! C'est Miss Mystère-Nefer ! Néfertiti, réincarnée en cliente intello et pressée de l'Elfe étourdi… Tout s'embrouille : époques, continents, alphabets. Mais qu'est-ce qu'elle fait là, mon Amarnienne, au milieu des Inuit ? Cette fois-ci, elle m'a vue. Et peut-être même reconnue. Un petit sourire discret, auquel je réponds intimidée. A la fin du concert, elle s'approche de moi. - Bonjour, ça vous a plu ? - Ben , euh, oui.. enfin c'est tellement étonnant. Je ne connaissais pas. Je ne sais pas quoi en penser. Et vous ? - Oui, oui je les ai trouvés formidables ! - Ah bon, vous les connaissiez ? Enfin je veux dire…vous semblez connaître beaucoup de choses, avec tous vos livres. - C'est à l'Elfe étourdi qu'on s'est déjà aperçues, n'est-ce pas ? - Oui, il me semble bien. - Et bien si nous allions prendre un verre à la cafétéria du Muséum ? Je pourrais vous parler des Chants de gorge et du Pow-Wow. Ca vous dit ? - En toute simplicité, c'est bien volontiers. Je meurs autant de curiosité que de soif ! A vrai dire, le dimanche à 17h,je ne peux pas me passer d'un bon thé. Ce sera avec grand plaisir ». Mes pensées rejoignaient la vallée du Nil. Mystère-Nefer avait vraiment la classe et la démarche d'une reine ! Dans sa main gauche, deux livres serrés. Du premier, je n'arrivais pas à lire complètement le titre, caché par ses doigts. J'aperçus « …du Rio de la plata »… Ca alors ! Mon cœur se mit à battre encore plus fort. La croisière ne faisait que prendre le départ d'un long voyage, et d ‘escales prometteuses. Je n'avais pas envie de manquer ce bateau…
Jeudi 7 Août 2008
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