(4) SOUVENIRS

Bulle rencontre Flor



Berlin

(4) SOUVENIRS
« Brille abziehen ! » , me crie la Wopo du Checkpoint Charlie. Elle ne rigole pas avec le règlement. Le visage du candidat au retour de l'Est, vers l'Ouest doit être conforme à la photo des papiers d'identité. Donc, pas très rassurée, je ne discute pas , et j'enlève mes lunettes.

Ouf, elle m'a laissée sortir. Je tremble encore un bon moment.

Déjà secouée par la journée étrange que nous avons passée. D'Ouest en Est, puis d'un métro à l'autre, nous avions l'impression d'être suivis par un vieil homme solitaire. Que voulait-il ? Dans certaines stations désaffectées, où le train ne s'arrête pas, des soldats en arme, braquant préventivement leur mitrailleuse sur la rame, veillaient à la sécurité et à la discipline des voyageurs.
Conni nous a emmenés au Musée de Pergame, côté Est.

Quelle magnificence, importée tout droit de l'antiquité du pourtour méditerranéen !

Les bâtiments complets du forum de Pergame, l'allée en brique bleues des Lionnes et la porte d'Ishtar de Babylone ! Tout était là, à l'abri sous de grandes verrières. Séquestré au vu et au su du monde entier . Les archéologues ne s'étaient pas enquiquinés, et comme leurs collègues français, avaient raflé et rapporté tout ce qu'ils pouvaient.

C'était décalé et émouvant de se retrouver là, dans une ville d'un d'ailleurs lointain, et mythique, cerné par des murs barbelés d'une autre ville, si proche et si distincte.

Il y a deux mois, j'avais appelé Constanze Landowski, ma correspondante Allemande depuis onze ans.

- Hallo, Conni, wie geht's ? Ca va? Tu sais quoi? Toutankhamon passe à Berlin en mai ! On peut venir vous voir, toi et lui ?

- Freilich, Bubble ! Ich freue mich ! très contente de te retrouver!

Elle avait tout préparé aux petits oignons . Y compris les roll mops de la Baltique, à la crème et aux pommes acides.

Et un parcours touristique dans mes goûts. Pergame, c'était la mise en jambes .

Maintenant ça devient le gros morceau, tant attendu. Avec tout le musée d'égyptologie de Berlin, c'est du lourd. Cette fois, j'ose à peine y croire, il ne m'a pas fait faux bon, le joli prince. Toutankhamon, et à sa suite, tout son trésor. Tout est bien là.

La rencontre, sous bonne garde, parmi les vitrines haute-sécurité, est longue et langoureuse. Prendre le temps de tout voir, tout mémoriser. Et la séparation de fin d'après-midi déchirante. Pour moi. Quand le reverrai-je ? Grand-mère un jour, avec une ribambelle de petits enfants ?

Lui, continue de vivre placidement sa vie de macchabée sacré, lyophilisé, déplacé, loué, adulé, glorifié.
La gloire et la louange, il a connu ça brièvement dans sa première vie. Il assume encore. Même mort, il nous survivra !

Adieu mon beau prince, qu'Amon te protège toujours dans ton long périple !

Heureuse et triste à la fois, je suis épuisée par toute cette après-midi d'émotion. Les yeux dans le vague.

Klaus est descendu depuis un moment prendre une bière en terrasse. On n'est pas à Berlin pour rien, quoi !

Conni me tire par la manche :

- Komm ! Tu n'as pas tout vu. Da steht noch Nofretete. Viens, on va juste à côté, voir Néfertiti !

Dans une petite salle cubique, obscure, un cube très lumineux, à mi-hauteur, contient le buste de la reine.

« Splendeur d'Aton, la belle est venue », ou « la belle qui marche » : Neferaton Néfertiti, la bien nommée. Belle mère, entre autres, de Toutankhamon. On la dit « venue », sans doute en référence avec ses origines d'un pays voisin, situé plus au Sud. A moins que ses contemporains n'aient été impressionnés par sa démarche altière. Dansait-elle à la cour ?

Le buste est là, dans sa chasse de verre, habitant à lui seul toute la salle. Des traits droits, des couleurs mates, ocres rouge, noir. Splendeur, c'est bien le mot .Par sa simplicité, le racé de ses traits, et son élégance, elle éclipse à elle seule toutes les dorures des trésors de l'antiquité . Ils flattent le penchant de l'homme pour les biens matériels. Elle se contente d'exister. Je comprends en un long regard sur cette femme, la portée de ce qu'on a désigné comme la brève hérésie de Tel el Amarna. Abandon du culte d'Amon et des dieux annexes, au profit d'un monothéisme tourné vers Aton, le dieu soleil. Néfertiti et son époux Akhenaton, se font représenter par les artistes officiels, sans tricherie, tels qu'ils sont, dans leur vie quotidienne parmi leurs filles. Lui en particulier, mal rasé, voûté, légèrement bedonnant, si facilement reconnaissable à son look pré-gainsbarien.. Elle toujours si majestueuse, dans toutes ses apparitions, peintes ou statufiées dans les ouvrages traitant de cette période.

Il y a bien longtemps que j'avais aperçu son image stylisée, sur les flacons d'une gamme de produits de beauté des années 60. Et voilà qu'à l'instant, sans y avoir été préparée, je suis éblouie et touchée par cette femme qui ne m'attendait pas. Elle semble me considérer de son œil énigmatique, avec une bienveillance amusée. Je vais devoir ; encore une fois à regret, prendre congé..

Conni propose d'aller rejoindre Klaus, et prendre « ein Bierchen ». Je commande un thé bien noir pour me remettre.

http://www.ccca.ca/inuit/francais/tanya.html?languagePref=fr http://www.ccca.ca/inuit/francais/tanya.html?langu..

Jeudi 7 Août 2008

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