(4) SOUVENIRSBulle rencontre FlorToutanhkamon
Le Caire, juillet 78 - Hello Mister Big Moustache ! Le patron de l'échoppe la plus proche du Sphinx tente d'attirer Klaus dans sa boutique. Klaus porte une épaisse barbe fournie . Cela amuse le marchand . A cette époque là, en Egypte , la moustache nette sur un visage bien rasé suffit à marquer la virilité. Rares sont les hommes de la ville qui laissent envahir leurs joues pour des raisons religieuses. Les prêtres coptes, peut-être, mais ils n'évoluent pas dans la zone touristique des pyramides. - Non Klaus, on n'y va pas maintenant, dis lui qu'on reviendra demain ». Je suis impatiente d'arriver au Musée. Arrivés hier soir tard à l'hôtel Oberoi, nous n'avons rien vu des lieux. Juste le temps de prendre le dîner dans les boiseries de la grande salle Omar Rhayam. Et d'admirer les danseuses égyptiennes en costume léger richement pailleté,.accompagnées de leur chant. Pour nous des syllabes imprononçables. Klaus, fatigué, n'a pas semblé pas subjugué. Au mieux, amusé. La danse n'est pas sa tasse de thé, c'est le moins qu'on puisse dire. Après une longue pause suivant les désastreuses années « turlututu, m'as tu vue dans mon joli tutu ?», j'ai fini par réconcilier un peu mon corps avec le verbe danser. Mais avec des danses moins risquées et plus habillées. Au début des années 70, les dimanches de pluie, tapis roulé et vieux Teppaz à fond, Maman et la mère d'une amie nous avaient initiées, à quelques danses de salon. La valse nous faisait rêver et nous étions déjà au Bal de l'Empereur, pour y trouver un fiancé. . Klaus, la lunette sévère, aurait pu être crédible dans le rôle d'un Kaiser d'opérette. Ce matin, alors que je m'emplissais le regard de Képhren, si proche de la fenêtre , malgré ses cent mètres de hauteur de pierres, Klaus est sorti de la douche, la taille serrée dans le drap de bain, tortillant des hanches en chantant « Yamaaa yaa, kling, kling, Yamaa yaa , kling, kling» . Explosés de rire devant notre orientalisme naissant, nous voilà partis pour une belle journée ! La scène, il me la rejouera des dizaines de fois au cours des années suivantes, avec un succès intact. Mais aujourd'hui, je suis habitée d'une grande énergie. Je vais enfin rencontrer en vrai, sans doute dans la plus belle salle, mon premier et éternel amour d'enfance , le roi Toutankhamon. En 67, mes parents n'avaient pas donné suite à ma demande, qu'ils jugeaient superflue, ou hors d'atteinte. J'avais été frustrée de ce manque longtemps. Mais à l'époque, on considérait la frustration comme pédagogique. Klaus et moi n'ayant encore jamais voyagé, j'avais fortement insisté pour délaisser Venise, et engager une bonne partie de l'argent du ménage à ma quête de merveilleux. Avant le départ, j'avais acheté et lu tout ce qui était disponible dans mes prix, à la librairie de l'Elfe étourdi, mon repère, près de Saint-Jean. Des ouvrages de vulgarisation, mais aussi quelques monographies très ciblées sur la statuaire de la période post-amarnienne. Palpitante de dix ans d'attente et de préparation, je pénètre dans le vénérable Musée avec ferveur et exaltation. Un peu étonnée, je porte un regard attristé sur les vitrines certes bien garnies, mais vieillottes et poussiéreuses . Les étiquettes qui désignent les objets doivent bien dater de Maspéro, écrites à la plume sur un papier jauni. Je n'aurais pas dû aller au Louvre avant, moins légitime, mais plus riche, donc mieux entretenu. Au moins, ici, tout est vrai. La salle du trésor de Toutanhkamon est tout de même balisée par quelques pancartes à l'effigie du masque d'or. Ca me rassure et me presse à la fois. Plus que quelques instants avant la rencontre. « Attends moi, Tout', mon amour, ne bouge pas, j'arrive ! » Comment bougerait-il, d'ailleurs, le patient éphèbe, sous des centaines de mètres de bandelettes, et trois sarcophages emboîtés ? Passant la porte de la salle, mon cœur vacille… et manque de s'arrêter. Sur la première vitrine, une petite affiche provisoire rédigée en anglais, prie le public « d'excuser l'absence temporaire du roi et de son trésor pour cause d'exposition à Los Angeles ». Quelle claque ! Bien entendu, l'agence de voyages s'était faite discrète en ne livrant pas cette info. Décidément, cette rencontre n'était pas au programme de ma vie…Dépitée, vide, abandonnée. On ne peut plus compter sur personne. Si même un jeune garçon momifié depuis plus de trente siècles parvenait à m'échapper aussi impunément, qu'en serait-il de ma vie sentimentale auprès des vrais hommes bien vivants de mon époque ?
Jeudi 7 Août 2008
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