C'est comme un soir d'été avant l'orage , lorsque des perles d'écume crémeuse éclatent mollement à la surface du marécage engorgé . Ma mémoire rejette par chapelets de « plop ! …plop…plop ! » légèrement méthanoïques, le trop plein de scènes anciennes, échappées du numéro d'écrou auquel elles étaient rivées.
Ca remonte comme ça, en lâcher de ballons . Souvent liés, semble –t-il d'un solide fil Les uns donnant parfois du sens aux suivants. Pas toujours. La plupart glissent aisément, s'insinuent et trouvent leur place silencieusement parmi le bric à brac de mon panier aux souvenirs. D'autres m'égratignent un peu au passage, se débattent. Je ne sais pas où les ranger, ni quoi en faire. Ni comment, en fait, m'en débarrasser une bonne fois.
Mais je ne peux plus interrompre le processus.
Paris-Match, février 1967
André Malraux inaugure l'exposition Toutankhamon au Petit Palais
- Bouboule, la soupe est servie !
Je suis claquée. J'en ai marre. Affalée d'un bloc sur mon lit avec le Paris-Match d'hier, j'ai envie de pleurer. Mon cours de danse classique ne s'est encore pas bien passé. Va falloir que je leur dise que je ne veux plus y retourner. Divina Kalinkova, m'a encore crié après, avec son terrible accent russe:
- Hé toi, la bas, la p'tite blonde !
Ca fait trois ans que je viens au cours, et elle ne sait toujours pas mon prénom. Bulle, pourtant, c'est pas banal. Je ne savais pas que j'étais une petite blonde. On ne m'avait encore jamais appelée comme ça. Petite grosse, oui, dans la cour de l'école. Elle a dû le penser et pas oser le dire. Je n'ai pas compris qu'elle s'adressait à moi, ça l'a énervée, et elle s'est approchée avec sa baguette, menaçante, pour me faire peur : « Ta cinquième, c'est pas bon . Rrrectifie moi ça ! Mieux que ça ! Encorre ! ».
- Bouboule , tu viens manger, oui ? »
C'est une idée de mes parents, ça, les cours de danse. Parce que dès que j'ai pu tenir correctement un crayon, j'ai dessiné des danseuses étoiles. Yvette Chauviré, Claire Motte, Claude Bessy…. Je les trouvais belles, élégantes, inaccessibles. Surtout le chignon piqué de fleurs blanches sur un cou immense. J'aurais bien aimé être jolie comme ça ! J'arrivais bien à reproduire le galbe du mollet sur le chausson satiné, tendu en pointe.
Ca me donnerait « de la grâce et du maintient », avec dit le pédiatre. La grâce, c'était quoi, au juste ?Jusque là, je croyais que c' était un état recommandé par l'Eglise. Je ne vois pas le rapport . La danse, j'avais pas envie pour moi. Pas en vrai. .
Ma mère m'a inscrite. La première année, ça m'a beaucoup impressionnée : il y avait une vraie vieille pianiste pour nous accompagner dans les exercices. Toujours les mêmes. Et Divina portait des tenues incroyables. Depuis, un gros magnétophone à bobines et à bande a remplacé le piano. Et toujours les vieux exercices du piano sur la bande. Et j'ai fini par faire des progrès. Des fois ça va presque pas trop mal. Les pointes, j'y arrive plutôt bien car j'ai beaucoup de forces dans les jambes. Je peux tenir longtemps . En vacances je fais du vélo avec mes cousins. J'aime sentir mes muscles en pleine puissance. Mais la grâce et tout le tralala, ça ne vient pas.
Le pire, c'est pour les galas de fin d'année. Mettre ces collants chair épais et ce tutu de Nylon ,toujours trop petit, qui serre et qui gratte ! Quel calvaire ! Ma mère est ravie, elle prend des photos. Je fais mine de sourire.
A l'entrée en 6ème, l'an dernier, j'en avais glissé une dans mon porte-carte, au dos de mon abonnement au trolleybus. Ca n'a pas loupé. L'autre jour pendant le cours de maths , tous les garçons du fond rigolaient en se passant un papier. Quand il est arrivé à moi j'ai compris qu'ils m'avaient piqué ma carte dans ma sacoche. Trop tard, quelle humiliation ! J'me sens pas belle. Pas du tout. Non, décidément, il faut que j'arrête définitivement la danse. Ce n'est pas pour moi. Plus jamais.
Comment je vais leur dire ?
- Bouboule, ça va être tout froid !
J'en ai marre de penser à tout ça.. J'ouvre le Paris-Match. Et là, au lieu des habituelles photos de la famille de Monaco, des images étonnantes. En première page, le buste en bois d'un jeune garçon efféminé et maquillé, au regard quasi vivant, porté sur une caisse plate, en avant d'un cortège. Comme en triomphe. Et des statuettes de toutes tailles, des meubles, des scènes peintes, des bijoux. Le tout est très coloré. Des personnages et des animaux stylisés. .Partout une grande maîtrise des proportions. Mais surtout quelle explosion de couleurs ! Immédiatement je suis captivée, séduite. Le jeune roi Toutankhamon , sorti de l'oubli il y a plus de quarante ans déjà, nous fait l'honneur de venir, pour quelques semaines, à notre rencontre en France. Sur son trône, on le voit dans sa vie quotidienne, avec son épouse Ankhsenamon. Leurs tongs aux pieds ont la même forme que les miennes pour les vacances à Collioure. C'est bien la preuve que c'étaient des gens comme nous.
D'après les commentaires des photos, ils chassaient, pêchaient, mangeaient, jouaient de la musique, se parfumaient pour danser. Apparemment des danses bien plus acrobatiques que les nôtres. Ils savaient vivre. Ils me plaisent déjà, et j'ai envie d'en savoir plus.
L'an dernier, en Histoire, on a étudié Rome et la Grèce J'ai trouvé ça très fort, mais terriblement militaire, figé et gris. Au mieux, bicolore, sur quelques poteries. Les statues sont aussi impressionnantes de puissance que leurs civilisations. Mais jamais bien gaies .
Les égyptiens, eux, me semblent immédiatement plus réels, crédibles et sympathiques.
Et dans les dernières pages, les murs du tombeau, les sarcophages, le masque d'or. Stupéfiant ! Magnifique ! Je ne savais pas que la mort pouvait rendre si beau !
- Bouboule, ça suffit, tu viens manger, sinon tu vas t'endormir !
- Oui, M'man, j'arrive.
- Ca n'a pas l'air d'aller, Bulle ? C'est le cours de danse ?
- Bof … euh, non…ça va, toujours pareil.
- Et bien alors, qu'est-ce que tu as ?
- Euh, ben…je voudrais aller voir Toutankhamon à Paris.