05 - Enrique Santos Discepolo


Rédigé le Lundi 16 Avril 2012 | Lu 1820 fois


Enrique Santos Discepolo est né en 1901 dans le quartier de Balvanera à Buenos Aires entre Paso et Bartolomé Mitré. Il est issu d’une famille typique de l’émigration Italienne. Son père Santos vient de la région de Naples. Musicien, il jouera pour le tango. Sa mère Luisa est argentine. Ils disparaissent respectivement en 1906 et 1909. Son frère Armando (1887-1971), de 14 ans son ainé étudie le violoncelle et écrit des pièces de théâtre. Futur grand nom de la dramaturgie Argentine, il est à l’origine de la vocation du jeune Enrique pour le théâtre.


05 - Enrique Santos Discepolo
Vers 1916 il débute comme acteur dans une pièce de son frère. Il se veut avant tout un homme de théâtre et deviendra dans les années 30 et 40 un homme de cinéma, en tant qu’acteur, auteur, réalisateur.

Dès lors et jusqu’en 1949, Enrique écrira 12 pièces dont les plus connues sont « Mis Canciones » en 1932, « Wunder Bar » et « Winter Garden » en 1933, « Blum » en 1949. L’œuvre de Discepolo est construite sur 3 axes, le monde populaire, le théâtre, les cafés et la vie nocturne de Buenos Aires

En 1928, Il rencontre Tania (1893-1999), espagnole de Tolède. Elle devient sa compagne jusqu’à sa mort en 1951. Ils séjourneront de nombreuses fois en Espagne et voyageront en Europe.

Tania Chante « Tormenta » en 1939 - http://www.youtube.com/watch?v=Unyvco4sqvk

Sans être un musicien virtuose, il montre de grandes dispositions pour la musique et la composition. Il en apprend les rudiments avec un professeur de violon. C’est un mélodiste d’instinct. Ses compositions ne sont pas pensées et construites sur le pentagramme, mais inspirées et posées directement sur les textes.

Son idée de la consécration artistique ne passait pas initialement par le tango, mais par le théâtre jusqu’en 1925 où il compose un tango « Bizcochito » pour une pièce de théâtre sur un texte de José Antonio Saldias.

Version de Bizcochito chantée par Carlos Marambio en 1926 - http://www.youtube.com/watch?v=BzjrDw_J9LI

Un an plus tard, il présente à Montevideo, toujours pour le théâtre, le tango « Che Vavache » (on n’y peut rien). Œuvre dont la particularité est qu’elle est écrite et composée par Discepolo lui-même. « Che Vachache » est une réaction contre la corruption, les voleurs. Elle sera interdite.

Version par Francisco Canaro, chantée par Tita Merello. - http://www.youtube.com/watch?v=_x2PNH3fSjQ

Sa période la plus créative va de 1928 à 1935 avec principalement « Chorra » et « Esta Noche Me Emborrochado » en 1928, « Malevaje », « Soy un Arlequin », « Victoria » en 1929, « Yira Yira » en 1930, « Confesion », « Sueno de Juventud » en 1931, « Secreto », « Tres Esperanzas » en 1933, « Cambalache », “Alma de Bandoneon” en 1935.

De grande sensibilité sociale, il dispose de cette capacité artistique à en exprimer les fractures, les cicatrices comme si elles étaient siennes. Plus que les exprimer, il se montre visionnaire réaliste en les annonçant. C’est le cas avec « Yira Yira » en 1930 qui annonce la décade infâme en Argentine et « Qué Sapa Senor » (1931) puis « Cambalache » annonçant en 1934 les fractures politiques en Espagne puis dans l’Europe toute entière. Ses œuvres prennent une dimension de plus en plus importante à mesure que le temps passe car elles constituent de véritables documents sociaux ancrés dans leur époque.

« Yira Yira », (rôde rôde) comme il le disait lui-même est une chanson de solitude, du désespoir d’un homme ayant vécu 40 années dans l’erreur. Un jour il perd ses illusions et découvre un autre aspect du genre humain. Un film sera réalisé en 1930 avec Carlos Gardel. http://www.youtube.com/watch?v=a642iPGq7tg

Cambalache (Bric à brac) est probablement « LE » tango le plus visionnaire de Discepolo. Il sait décrire en « une chanson », donc avec peu de mots les désastres à venir. En 1987, l’historien Pierre Vidal-Naquet annexe une traduction du texte de « Cambalache » à son livre « Les assassins de la mémoire ».

- Version par l’orchestre de Francisco Canaro chantée par Ernesto Famà en 1934 - http://www.youtube.com/watch?v=JRoP5eMTzyM
- Version par l’orchestre de Leopoldo Federico, chantée par Julio Sosa en 1955 - http://www.youtube.com/watch?v=AOduUiVaExs

Discepolo exprime sa douleur de vivre, ses angoissent existentielles, à travers l’humour, l’ironie, la satire, la dérision et la prière (Tormenta). Il est ancré dans la réalité présente sans espoir et n’exprime presque pas de nostalgie passée, sauf dans « Cafetin de Buenos Aires », ni d’espoir ou de romantisme futur (sauf dans la valse « Sueno de Juventud ». C’est un personnage multi facette, un créatif, un homme orchestre s’exprimant en tant que compositeur, auteur, à travers la musique, le théâtre, le cinéma et dans les années 40, la politique.

Il rencontre le pianiste et jeune compositeur Mariano Mores (né en 1922). Il est attiré par sa grande capacité d’écriture musicale. De leur entente, naitront trois tangos : « Uno » en 1943, « Sin Palabras » en 1946 et « Cafetin de Buenos Aires » en 1948. « Uno » est un œuvre poétique existentialiste « avant l’heure ».

- Uno par Anibal Troilo 1944, chantée par Alberto Marino - http://www.youtube.com/watch?v=EvfEQ_9G1dw&feature=related
- Version de Uno chantée par Libertad Lamarque 1944 et 1963 (pour le cinéma). - http://www.youtube.com/watch?v=3JZwXiwSIjY

Chaque œuvre qu’il écrit est directement interprétée par les grands orchestres de l’époque, Di Sarli, Fresedo, Pugliese, D’Arienzo, Canaro … La discographie est aujourd’hui nombreuse.

En 1947, il pose de nouvelles et célébrissimes paroles sur le non moins célébrissime tango de Angel Villoldo, « El Choclo » composé en 1903.

En 1945, lors d’un séjour au monastère de Valldemosa à Mallorca sur les iles Baléares, il écrit et compose « Cancion Desesperada » (du même nom que le poème de Pablo Neruda 1924). Le tango « Cancion Desesperada » est inspiré du propre désespoir de Chopin qui séjourna avec Georges Sand au Monastère de Valldemose en 1838/1839.

Version par l’Orquesta Tipica Fernandez Fierro - http://www.youtube.com/watch?v=2VFKjORbxcA

Il débute au cinéma dans les années 30. En tant qu’acteur dans « Mateo » et « Melodia Portena » en 1937, en tant qu’acteur et directeur dans « Cuatro Corazones » en 1939. Admirateur de Charlie Chaplin, il laisse des œuvres comme « No no Elegi mi Vida » en 1949 et « El Hincho » en 1951.

Dans les années 40, son engagement politique basé sur le changement social auprès de Juan Peron avançait le slogan « Pienso y digo lo que pienso » (Je pense et je dis ce que je pense). Bien sûr, cette position l’exposera aux critiques et aux jugements. http://www.youtube.com/watch?v=3Nn2XXUvLgs

05 - Enrique Santos Discepolo
Discepolo est emporté par le souffle de la mort le soir du 23 décembre 1951, une mort mystérieuse, comme par surprise. Officiellement, il meurt d’une grippe. Nombre d’observateurs attribuent sa disparition au mal qui l’avait rongé toute sa vie, le mal de vivre. Huit mois plus tôt, mourrait Homéro Manzi. Il venait d’écrire « Discepolin ». Il existe sur youtube une interprétation émouvante de cette œuvre composée par Troilo sur la poésie que lui dicta Manzi au téléphone depuis son lit d’hôpital. Une œuvre dédiée à leur ami commun, œuvre chantée de façon émouvante 23 ans plus tard par sa femme Tania.
http://www.youtube.com/watch?v=EvM_82Bp-oc

Discepolo laisse une incontournable définition : « El Tango es un pensamiento triste que se baile ».

«La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste!» disait Victor Hugo, un bonheur ancré dans le passé, comparable peut-être à la nostalgie de l’œuvre de Homero Manzi. Pour Enrique Santos Discepolo « La tristeza es el corazon que piensa ». Le refuge du bonheur n’existe pas dans le passé. La pensée s’inscrit au présent dans un monde foutu, corrompu où les menteurs et les tricheurs gagnent. Elle est immensément consciente et réaliste. Il n’est d’issues que la dérision, la satire, le grotesque, l’humour, la prière … portés par une magnifique force créatrice. S’en faisant l’écho, elle s’en alimente autant qu’elle s'y consume, tant que la vie le permet.

Jean Minicilli
Lille – Avril 2012


Principales ressources :

« Los capos del tango » parties 1 à 5 sur youtube
http://www.youtube.com/watch?v=YMkd41Ne0o8
http://www.youtube.com/watch?v=fKTJi8ytBic
http://www.youtube.com/watch?v=cdVcmq3jGRQ
http://www.youtube.com/watch?v=tP_F1WkgCB4&feature=autoplay&list=PL72E401FF479269FE&lf=results_video&playnext=2
http://www.youtube.com/watch?v=0y85Mh6Spxs&feature=results_video&playnext=1&list=PL72E401FF479269FE

http://www.lptango.com.ar/index.php?option=com_content&view=article&id=154:enrique-santos-discepolo&catid=6:personajes&Itemid=4

http://www.escritoresyperiodistas.com/Ejemplar8/cambalache.html

Le livre « Las Mejores Letras de Tango » editions DIVERSOS



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