04 - La révolution Decarienne


Rédigé le Lundi 8 Février 2010 | Lu 2207 fois


Il m’a fallu du temps avant de comprendre pourquoi Julio de Caro a incarné dans les années 20 une révolution musicale. Je me heurtais à deux difficultés. Soit ce phénomène semblait tellement évident auprès de mes interlocuteurs ou dans mes lectures que les explications ne me parvenaient pas vraiment, soit j’échangeais avec d’autres passionnés qui ne comprenaient pas non plus, voire trouvaient cette musique vieillotte. Voici donc comment je pense avoir décrypté ce changement musical fondamental dans l’histoire du tango. Une façon de rendre hommage à cet héritage riche et subtil aussi agréable à écouter qu’à danser, un héritage peut-être en passe de devenir très tendance aujourd’hui grâce à l’orchestre Loca Bohemia de Pascal Roche qui à travers un projet artistique un peu fou fait aujourd’hui revivre avec émotion la mémoire de cette période charnière.


04 - La révolution Decarienne
Imaginons le monde du tango tel qu’il était autrefois. Un monde sans Carlos Di Sarli ni Angel D’Agostino, sans Juan D’Arienzo ni Osvaldo Pugliese, sans Osvaldo Fresedo ni Anibal Troilo. Effaçons de nos mémoires tous les standards laissés par ces maestros de façon à contacter et retrouver un instant, le tango du temps d’avant, bien avant Gotan Project, Horacio Salgan et Astor Piazzolla ; bien avant les années 40, avant les années 30, avant les années 20. Pour établir un lien avec ce tango qui sonnait autrement, nous devons faire l’effort d’occulter juste une minute, ces décennies de productions si familières à nos oreilles comme : Nostalgias, Niebla del Riachuelo, Araca la cana, Poema, Tres Asquinas, La Emocion, Sur, Ensuenos, Adios Nonino…. Aucun de ces tangos n’existe au début du XXième siècle, ni sur le papier ni encore moins dans les nombreuses versions dont on a l’habitude de les entendre aujourd’hui.

Nous sommes en 1900 à Montevideo, à Buenos Aires …

Le tango naît d’un brassage culturel. Il se joue d’instinct au sein des couches sociales les moins favorisées. Cette musique populaire s’invente au violon, à la guitare, à la flûte, au tambourin par des musiciens qui parfois, n’en sont pas vraiment. Cette musique au rythme clair et bien marqué, est simplement constituée de mélodies et d’accompagnements. Certains immigrants italiens laissent encore entendre les notes aigues de leur mandoline. Les Payadors improvisent des textes spontanés en s’accompagnant à la guitare. Les fanfares des quartiers, à qui jouera le mieux, gravent dans la cire des cylindres de l’époque, les sons enjoués de leurs cuivres, clarinettes et autres percussions. L’organito résonne au coin des rues de la Boca. Les bandonéons de Greco et Arolas vont progressivement remplacer la flûte pour devenir à tout jamais « La voz del tango ». Une gestation de 15 années sera nécessaire pour que la formule magique de l’orchestre sédentarisé se cherche et se révèle grâce aux apports de Arolas, Firpo et Canaro. Il s’agit du sexteto composé de 2 bandonéons, 2 violons, un piano et une contrebasse : le sexteto tipico. Une nouvelle formation… et sans doute LA formation idéale pour servir au mieux cet art. Mais avant le tout début des années 20, ce type de formation quoi que nouvelle joue encore « à l’ancienne », avec des instruments solos se chargeant de jouer les mélodies et les instruments d’accompagnement… se chargeant d’accompagner selon une rythmique bien marquée.

Mais comme le creuset fertile contenant les ingrédients de la formule magique, ce nouvel assemblage est déjà prêt pour servir l’éclosion d’une vie future.

C’est alors que vinrent Julio, Juan Carlos, Pedro, Francisco, Emilio….. Exactement comme vinrent en d’autres lieux et en d’autres temps, Ringo, Paul, John et Georges. Des gosses âgés d’à peine plus de 20 ans. Des enfants nés avec le tango au début du siècle, des musiciens ayant à la base une formation classique, en mesure de jouer de plusieurs instruments, des musiciens ouverts au jazz naissant, des musiciens profitant des terres fertiles défrichées par leurs anciens, à commencer par le fameux sexteto, des musiciens qui laisseront un héritage sans égal dans la façon de faire jouer cet orchestre. Ces musiciens s’appelaient Juan Carlos Cobian qui écrira plus tard des œuvres majeures comme « Niebla del Riachuelo » ou « Nostalgias » ; le trop oublié Elvino Vardaro, Pedro Laurenz dont chaque note jouée au bandonéon se détache avec la limpidité du cristal, Laurenz qui jouera jusque dans les années 60 avec Horacio Salgan ; Pedro Maffia qui composera l’éternel « Mariposa » ou encore « Taconeando » superbement chanté par Gardel en 31 ; et enfin, les frères De Caro, Emilio, Francisco et Julio, issus d’une famille de musiciens italiens venus de Campanie. Les De Caro et leur bande inventeront à partir de 1924 une nouvelle façon de jouer le tango et ce changement, cette école naissante, se cristallisera autour du violoniste, compositeur et chef d’orchestre Julio de Caro. Il faut les entendre jouer « Mala Junta » dans sa version de 1927 car véritablement : ils jouent, au sens premier du terme. Ecoutez comment ils rient et comment ils sifflent ensembles et complices, ce tango en polyphonie, avec excellence, en bousculant les cadres rythmiques et mélodiques établis dans un relâchement créatif presque insolent.

Mais comment ces musiciens ont-ils d’un coup transformé une musique populaire en musique savante ?

- Il s’agit tout d’abord d’une musique orchestrale pensée, écrite et arrangée.

- Comme dans le jazz, chaque musicien du groupe est à la fois soliste et accompagnateur. Les mélodies accompagnées d’accords ne se succèdent plus comme autrefois. Elles sont jouées en même temps en se superposant de façon polyphonique. Ecoutez les 30 dernières secondes de « Amurado » ou encore de « Mala Junta » dans leur version de 1927. Les instruments jouent ensemble en harmonie tout en exécutant individuellement un vertigineux solo extraordinairement distinct de celui des autres.

- Les phrases musicales sont liées, comme ponctuées et enjolivées par des fioritures au piano, au bandonéon ou au violon, rappelant l’art graphique portègne : les fameux « firulete ».

- Les solos, quoi que moins présents que dans le jazz naissent. Les duos, trios et quatuors polyphoniques sont époustouflants, légendaires.

- La recherche de sons nouveaux permet d’élargir le registre expressif. La chichara, les pizzicati et les glissés au violon, l’ « arrastre » comme les sons percussifs au bandonéon, les glissés, le jeu de l’archet et aussi les effets percussifs de la contrebasse.

- Question rythme, l’accent semble parfois mis sur les temps 2 et 4 (au lieu des classiques temps forts posés sur les temps 1 et 2) évoquant le balancement de type « swing ». La version 1926 de « Derecho Viejo » -une exception musicale sans doute discutée par les puristes- fait référence aux Big Band du jazz naissant en Amérique du nord et qui évoluera vers le swing des années 30. Ecoutez la version 1936 du même titre, dépouillée de l’effet « big band ». Le sensible balancement swing reste bien présent. Le jeu « rubato » des instruments joue autour de la base rythmique de référence posée par la contrebasse. Laissez vous surprendre par le jaillissement du premier violon dans les toutes premières secondes de Tierra Querida (version 1927).

- Enfin, cet orchestre sans percussions laissera pour plus tard, la porte ouverte sur les univers tango particulièrement riches et variés des années 40, grâce au jeu du « marcato ». Ce dernier, produit par les instruments eux-mêmes, induit l’ambiance, véritable signature de chaque orchestre. Univers enjoué de Biaggi, Rodriguez ou D’Arienzo, univers poétique et profond de Troilo, lyrique et romantique de Di Sarli ou Fresedo, dramatique de Pugliese, magique de Vargas et D’agostino …

C’est en écoutant le sexteto de Julio De Caro dans le contexte de son époque (et non le notre) que l’on mesure à quel point cette musique est tout simplement révolutionnaire, au point d’avoir influencer tout ce qui se fera par la suite.

Comme Mac Cartney avec sa typique et historique contrebasse en forme de violon, Julio De Caro laissera dans les mémoires, la vision et l’acoustique particulière de son « violin cornetto » à transducteur métallique. Comme les Beatles nous laissant seulement 12 albums, le sexteto impulsé par Julio de Caro produira peu, à peine plus de 400 titres enregistrés sur toutefois 30 ans. Il ne se renouvellera pas vraiment et la période la plus riche restera certainement la première. Mais il aura ouvert les portes d’un nouvel univers encore en vigueur aujourd’hui. Les musiciens qui suivront, ces pointures de l’age d’or, tous s’inspireront de « l’escuela decareana », cette nouvelle base canonique construite initialement autour du sexteto tipico assemblé d’abord par Arolas, Canaro et Firpo dans les années 10 puis mise en musique par Julio De Caro et sa bande… tous, jusqu’à Piazzolla qui développera le contrepoint comme personne et qui, de retour à Buenos Aires en 1960, composera « Decarisimo » en hommage au créateur du style « guardia nueva ».

Jean MINICILLI
Février 2010

Principales lectures :
http://www.todotango.com
http://www.elortiba.org/ (super site sur lequel il faut toutefois chercher et trier les infos)
http://www.bailando-tango.com/tango-orchestre-decaro.php

La revue « La Salida » en général.
Les magnifiques livres de Massimo Di Marco, dont :
« Il Tango Del Cuoro »
“El Cachafaz”

Et bien sûr et toujours :
« Le Plisson » : Tango : Du Noir au Blanc.
« Le Nardo Zalko » : Paris – Buenos Aires : Un siècle de tango.










1.Posté par Barthes Xavier le 05/01/2016 12:40 | Alerter
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Bravo pour la qualité des articles !
Juste une remarque concernant l'article "La révolution Décarienne" : n'avez-vous pas inversé les dates 1926-1936 ? La référence au big band n'est-elle pas dans la version de 1936 ?

Quoi qu'il en soit, bravo et merci pour votre contribution à la culture tanguera !

Xavier

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