03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".


Rédigé le Mardi 18 Janvier 2011 | Lu 3728 fois


"Ou quand l’amour danse avec la trahison dans le lit de la passion". La musique d'Arolas, intuitive appartient à toutes les époques, une musique liée à sa propre histoire, une histoire autant banale qu’universelle. C’est pour cela qu’elle est tant jouée. D’une modernité incroyable elle traverse le temps tout en restant en avance sur son temps. Arolas est moderne dans les années 1900, les années 10, 20, 30, 40 … jusqu’à aujourd’hui !


03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".
L’aventure humaine et musicale du tango révèle tout au long de son histoire, de merveilleux personnages tous aussi riches les uns que les autres. Mais les pierres angulaires, les épiphénomènes ne sont pas si nombreux, comme par exemple Carlos Gardel qui inventa le « Tango Canción » ou encore Astor Piazzolla qui révolutionna la musique de concert, sans parler des grands créateurs du début comme Bardi, Greco ou Firpo. Eduardo Arolas se situe au même niveau que ces monstres sacrés. Malgré sa courte et tumultueuse carrière entre Buenos Aires, Montevideo et Paris, il est très tôt entré dans la légende.
Les enregistrements originaux qui nous parviennent sont hélas peu nombreux et de fort mauvaise qualité acoustique mais ses compositions, continuellement reprises, laissent une production importante, dans tous les styles, (et même le jazz) tout au long de cette belle aventure musicale et humaine qu’est l’histoire du tango.

03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".
D’origine Française Catalane, de Enrique et Margarita Arola, Lorenzo naît le 24 février 1892 au 3378 de la Calle Salta à Buenos Aires. Son surnom d’enfance est « Lalo ». Dès l’âge de 15 ans, il joue de la guitare en autodidacte avec son frère aîné José Enrique. Ils se produisent dans les cafés, animent les mariages. En 1906, il rencontre le pianiste Prudencio Aragon dit “El Yoni”, auteur du tango “El Talar”. Prudencio Aragon jouait avec son frère Pédro, violoniste, et le bandonéoniste Ricardo Gonzales (dit El Mochila) au Café La Marina. Lorenzo découvre le bandonéon avec El Mochila. Puis avec « Don Vicente », Vicente Greco.

Lorenzo apprend à jouer du bandonéon d’oreille, sans savoir lire la musique. En 1909 il compose d’instinct « Una Noche de Garufa ». Son ami Francisco Canaro écrira la partition pour le violon et plus tard, Carlos Hermani Macchio une partition pour le piano. Ce titre est publié en 1911.

Il signe déjà un contrat pour jouer à Montevideo. Il crée en 1912 le Cuarteto Arola avec Tito Rocatagliata au violon, Luis Gregorio Astudillo à la flûte et Emilo Fernandez à la guitare à 9 cordes. Devenu professionnel, il décide d’apprendre la musique. Il se consacre à l’étude du solfège et de l’harmonie pendant 3 ans. Il compose entre autre « Delia », « Derecho Viejo », « Rawson », « La guitarrita », titre dédié au guitariste Mario Pardo ainsi que « Fuegos Artificiales » en collaboration avec Roberto Firpo.

03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".
Lors d’un voyage à Mercedes (à 100km environ de Buenos Aires), il rencontre l’amour de sa vie Delia Lopez. Des amours tumultueuses qui deviendront vite dramatiques.

En 1913, Lorenzo Arola prend son nom d’artiste et devient Eduardo Arolas. Un an plus tard alors qu’il cherchait un pianiste il reçoit Augustin Bardi qui se présente avec une partition écrite à l’encre verte, un projet de tango pas encore terminé. Une profonde amitié naîtra entre ces 2 monstres sacrés. Eduardo propose que ce tango, écrit à l’encre verte, cet immense standard, s’appelle « Tinta Verde ».

Sa relation avec Délia est un désastre. Trop d’histoires avec d’autres femmes, histoires avec d’autres hommes pour Délia. Vie de bohême où l’alcool n’est pas exclu!

En 1916 il rencontre un gamin de 17 ans en paraissant tout au plus 12 ou 13 : C’est Julio De Caro alors surnommé Billiken (du fait de la Billiken-mania qui sévissait en Amérique du nord vers 1909 / 1911). Il joue aussitôt avec Arolas et compose son premier tango Mala Pinta. De Caro sera très vite surnommé « Il poeta del violino » et Arolas deviendra « El Tigre del Bandoneon ». Le rythme passe de 2/4 au 4/8 la musique devient plus lente et triste. La formation Arolas joue des deux côtés du Rio De la Plata.

En 1917 il est le bandonéoniste vedette du grand orchestre issu d’une fusion entre Francisco Canaro et Roberto Firpo, orchestre spécialement créé pour le Carnaval de Rosario.

En 1918 il forme un Sexteto. Il s’agit là d’une énorme nouveauté, un coup de maître de ce qui sera plus tard un modèle de référence pour interpréter le tango. 2 violons, 2 bandonéons, 1 piano, 1 contrebasse. Parmi les musiciens, Manuel Pizzaro “el embajador del tango” qui fera carrière à Paris et Julio De Caro qui reprendra ce modèle d’orchestre et inventera l’école Decarienne.

Un conflit pour des raisons d’argent fait exploser l’orchestre. José Ruzzutti et Julio De Caro s’en vont. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans le milieu tango de Buenos Aires. Deux jours plus tard, Pedro Maffia se met en contact avec Billiken pour former un cuarteto avec José Rosito et José Rizzutti. Arolas et Julio De Caro ne se verront plus.

03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".
Pascual Contursi et Eduardo Arolas se rencontrent à Montevideo. Le tango “La guitarrita” reçoit un texte poétique et devient « Qué Querés con esa cara » qui entrera au répertoire de Gardel. Il écrit « Retintin », « Marron glacés », « El Chanar » puis « Lagrimas » qui semble être un autoportrait.

Maipo est le nom d’un fleuve du Chili. C’est aussi le nom d’une bataille célèbre survenue en 1818 au Chili. La victoire du général San Martin fera à jamais de ce pays un état indépendant. 100 ans plus tard, Arolas compose un tangos majeur de son œuvre, « Maipù » qui semble en même temps être l’essai d’un autre tango tout aussi important, « El Marne » écrit la même année. Autre fleuve, autre bataille ! Force et sensibilité caractérisent ces deux œuvres.

Il connaît un grand succès, rencontre des personnes célèbres comme le danseur El Cachafaz, ou le musicien classique Arthur Rubinstein. Il est invité en tournée au Chili, à Paris. Il cherche en son frère Enrique le soutien des premières heures, l’époque où il lui montrait comment placer ses doigts pour jouer de la guitare. C’est à cette époque qu’il vit LE drame majeur de sa vie. Délia le trompe et part vivre avec son frère. Une double trahison dont il ne se remettra jamais. Il pense tout laisser tomber, se tient à Montevideo, à distance de Buenos Aires.

Il répond à Mario Lombart qui lui offre la possibilité d’une tournée à Paris, proposition que recevra également Manuel Pizarro. En 1920, il embarque sur le « Lutetia ». A Paris, Arolas adapte le tango argentin et invente le tango musette. Mais Delia lui manque. En 1917 il avait pensé l’épouser, elle voulait un enfant. Mais Arolas menait grand train, insouciant et bohème il s’habillait et vivait comme un prince. Il avait beaucoup d’amis et surtout beaucoup d’amies. Mais il ne pensait qu’à Délia, même quand il tenait dans ses bras une femme qui n’était pas Délia. Une fête est organisée pour son retour à Buenos Aires en 1922. Un prix spécial est remis pour le tango “El Marne”.

Arolas compose « Pobre Gauchos ». Pour ne pas penser à Délia, il compose, compose encore et encore. Chez un ami, dans la maison du docteur Papariello, il compose 3 tangos en une seule nuit. « E poi Batazar », « Palmo a Palmo » et « Palo errao ». C’est dans cette même maison qu’il reprend une ancienne partition inachevée au titre bizarre, “la Cachila”, la plus belle, ou l’une de ses plus belles compositions. Aucune dédicace sur la partition d’origine. Qui est La Cachila ? Delia ? Une autre femme ? Ce titre comporte 2 thèmes, un premier thème triste, l’autre moderne et brillant, deux états d’esprit. Ce tango aurait-il été composé en 2 fois ?

En janvier 1922 à Montevideo, un enfant meurt à la suite d’un accident de moto. La police reconstruit l’incident. Arolas est impliqué. Le procès pour homicide est inévitable. Avocats, témoignages … Arolas doit se tenir le plus loin possible de Montevideo. Il décide de partir à Paris. Le refuge est idéal car il n’existe pas de conventions entre la France et l’Uruguay. Au dernier moment, il signe un contrat pour jouer à Monte Carlo. Il n’y connaît personne, s’y ennuie, se sent étranger. Taciturne et seul il boit. Délia l’obsède. Il pense revenir à Buenos Aire. En 1923, il est à Madrid. L’amour de Flora Merino ne suffit pas à le retenir. Il prend le train pour Paris. La pensée obsédante de Délia ne le quitte pas.

A Paris, Arolas connaît Bernadette danseuse au cabaret « Le Perroquet » où joue l’orchestre de Manuel Pizarro, “El ambajador del tango”. Bernadette, bien que fiancée à un homme jaloux, tombe amoureuse de Arolas, sans se préoccuper qu’il soit ivre de temps à autre ou qu’il parle souvent de Délia. Nous sommes en 1924. Arolas sombre dans la dépression, sa capacité créative se réduit à néant. En deux ans, il ne compose que « Place Pigalle » dédicacé à ses propres souvenirs alors qu’il jouait au Royal Pigall de Buenos Aires 11 ans plus tôt. Arolas boit bien plus qu’il ne joue. En juillet, août, atteint d’une maladie pulmonaire, il consulte souvent le médecin accompagné de Bernadette. Il est très malade et pense rentrer à Buenos Aires. Bernadette dit qu’elle le suivra.

Dans la nuit du 9 Septembre 1924, il sort du cabaret « Le Coq Hardi » à Montmartre après avoir passé la soirée à consommer de l’alcool. Dans la rue, il se fait sérieusement agresser et reste des heures sur le trottoir. Craignant le mari jaloux, il se réfugie chez son ami Pizarro. Blessé, il veut guérir puis rentrer en Argentine. Il entre à l’hôpital Bichat, le médecin, danseur de tango admiratif est très respectueux, ému. Mais Arolas, pas vraiment lucide, oscille entre alcool et tabac. Bernadette est préoccupée car l’état de l’homme qu’elle aime ne s’améliore pas. Eduardo Arolas meurt à l’hôpital Bichat le 29 septembre en murmurant le surnom de Délia : « Mi chiquita, mi chiquita ». Il est inhumé le 2 octobre au cimetière Parisien de Saint Ouen. Les Argentins présents à Paris, dont naturellement Pizarro, suivent le cortège. Bernadette n’y est pas vue.
03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".

Dans son appartement Arolas laisse divers souvenirs. Manuel Pizarro y découvre une poésie non datée évoquant en quelques mots le drame qu’il n’aura jamais su surmonter, la double trahison de son frère et de Délia.

Desengaño
En el ser que yo quería
Yo creí encontrar amor
Mas él muy falso y traidor
Con cinismo me mentía
Cuando vi su falsedad
Decidí abandonarlo
Para jamás encontrarlo
Y tener felicidad
He tratado de olvidar
Emborrochando mi vida
Y en esta forma creía
No volverlo a Recordar.

Déception
Dans l’être que j’aimais
Je crus trouver l’amour
Mais lui, grand hypocrite et traître
Il me mentait avec cynisme
Quand je vis son mensonge
Je décidai de le quitter
Pour ne plus jamais le rencontrer
Et trouver le bonheur
J’ai essayé d’oublier
En enivrant ma vie
De cette façon je croyais
Ne plus me souvenir de lui

(traduction et remerciements : Anita Verhaeghe)


Très vite après l’enterrement, deux versions différentes des causes de sa mort se font entendre, alimentant aussitôt la légende « des deux morts de Arolas ».

- Le diagnostique officiel de l’hôpital Bichat stipule un décès suite à une tuberculose pulmonaire.
- Mais se développe en même temps la conviction que Arolas ait été poignardé dans une rue de Montmartre par le fiancé jaloux et trompé, version alimentée par Bernadette et en 1944 par Enrique Cadicamo dans une célèbre poésie « Adios Arolas ».

Une version sensiblement différente avance qu’il aurait été passé à tabac par 5 ou 6 maquereaux commandités par le fiancé jaloux et qu’il serait entré à l’hôpital dans un état grave. Idée soutenue par Horacio Ferer et Ricardo Garcia Blaya considérant cette mort là plus romanesque et en accord avec le personnage.

Manuel Pizarro, dans un article publié en 1970 présente sa vérité : « C’est vrai que Arolas avait eu de gros ennuis avec les personnes du milieu et qu’il fut passé à tabac, mais ce ne fut pas la cause de sa mort ». Où se termine la légende ? Où commence la réalité?

20 ans plus tard … 30 ans plus tard …

Entre avril et août 1944 le cimentière de Saint Ouen subit 4 bombardements. Il faudra 4 années pour réorganiser les sépultures du cimetière. Mais dans tout ce chaos qui pouvait vraiment garantir l’exacte correspondance entre les dépouilles et les tombes ?

En 1954, Mariano Mores se produit à Paris. Il est chargé par la SADAIC, la SACEM argentine, de faire rapatrier les restes d’ « El Tigre » à Buenos Aires. Le 19 avril 1954, un DC6 de la Aerolineas Argentìnas atterrit, à l’aéroport de Ezeiza, ramenant sur sa terre natale les restes D’Eduardo. Un homme de 30 ans est présent, il s’appelle Enrique Arola, comme son grand père, c’est fils de Délia Lopez.

Il existe de nombreuses définitions du tango, des regards variés révélant bien souvent, plus la pensée de l’observateur que le tango lui-même ; comme par exemple : la pensée triste qui se danse, ou encore l’expression de ces aventuriers du travail inventant un langage fédérateur universel, sorte de tour de Babel inversée ou même tout simplement l’expression d’un message, qu’il soit populaire, politique, personnel.

Avec Arolas, en dehors de sa première période où il s’appelait Lorenzo Arola, celle de « Una Noche de Garuffa », autrement dit après Delia, le tango devient très vite un art qui se danse à trois : le couple … et l’autre!... L’autre dont absence est tellement envahissante qu’elle accapare toute l’attention, comme d’une certaine façon ce que serait cette autre définition du tango : La douloureuse réunion de l’amour et de la trahison dans le lit de la passion, un combat archaïque entre la vie et la mort, dont chacun sait au plus profond, qui en sera l’ultime vainqueur.


Jean Minicilli : Janvier 2011







03 - Eduardo Arolas : "El Tigre Del Bandoneon".
Suggestion d’écoute :

Una Noche de Garufa (1909)
- Rondalla Del Gaucho Relampago (1913)
- Ricardo Tanturi (1941)
- Florindo Sassone (1966)
- Los TubaTango (2006)

Derecho Viejo (1916)
- Francisco Pracanico (1927/28)
- Orquestre Sexteto Tango (2002)
- Orquesta Tipica Imperial (2003)

La Guitarrita (1916)
- Eduardo Arolas (1916)
- Miguel Calo (1949)
- Mariano Mores (196?)
- Juanjo Dominguez (1999)

Comme il Faut (1916)
- Juan d’Arienzo (1936)
- Carlos Di Sarli (1955)
- Leopoldo Federico (1962?)

El Marne (1918)
- Ciriaco Ortiz (1937)
- Anibal Troilo (1952)
- Adrian Iaies (2003)

La Cachila (1921)
- Osvaldo Fresedo (1932)
- Carlos Di Sarli (1952)
- Osvaldo Pugliese en 1952
- Hugo Diaz (2004)



Remerciements :

Le site www.todotango.com bien sûr et toujours, base informative sans égale, mais surtout, un remerciement tout particulier à Massimo Di Marco, auteur du livre « Il Tango Nel Cuore » relatant l’histoire de Eduardo Arolas.



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